samedi 17 août 2013

Massacre à la pelleteuse autour de la forêt des Cèdres (à Arz). « Kel 3éréss, élo 2orés » (Art.172)


« Vous avez votre Liban. J’ai mon Liban. » Et dire que j’ai failli rater l’event de l’été 2013, le mariage du fils de cheikh Gebrane Taouk ! Wilyo, ya 3ammoei, wlik koss ékhot rabkoun ya ékhwet el charmouta, abétkhallou el sabi yétjawoaz ? Ah, bonté divine, ça fait du bien ! El mouhem, ce scandale ne peut arriver nulle part ailleurs qu’au Liban, justement dans la ville de Gibran Khalil Gibran. Il y a matière à écrire un livre. Mais, je me contenterai d’un article, long hélas, et de quelques réflexions qui complèteront tout ce qui s’est dit sur cette affaire et pour dénoncer au-delà de l’évidence.

Précisons pour commencer qu’il s’agit de Gebrane Taouk, comme ça se prononce, et non Tok, pour faire genre. Cet homme est une illustration parfaite du féodalisme libanais contemporain, que j’ai dénoncé il y a à peine quelques jours. Même formatage que Dame Sonia Frangié, mais en plus soft. Le crime contre la nature qu’il a commis, non seulement n’étonne aucun connaisseur des mentalités libanaises, mais le confirme magistralement. « Cheikh » Gebrane, comme l’appellent ses hommes, zalémto wou jamé3to pour être correct, explique que le choix d’organiser le mariage de son fils au pied des cèdres, répondait au besoin « d’un retour aux sources, d’un attachement à la terre et aux racines, ainsi qu’à la volonté des habitants de la région ». Ché3ér ! Palabres au pays des palabres. Ce qui est beaucoup moins poétique c’est l’agression de Youssef Taouk, l’activiste écolo, médecin par ailleurs, sans qui nous n’aurions probablement pas eu vent du scandale, qu’après la cérémonie de mariage. Non seulement il a été roué de coups, après l’interview qu’il a accordé à la LBC, mais on lui aurait glissé à l’oreille comme matière à réflexion : « fais gaffe à toi et à ta famille ». Action, tous sur scène.

Si je me montre prolixe en politique, je suis intarissable quand il s’agit d’écologie. Pour mieux comprendre ce qui s’est passé aux Cèdres, je vous propose de faire un tour dans la tête de Gebrane Taouk. Dès qu’un nouveau-né voit le jour au Liban, la « société libanaise », représentée par ses parents, lui injecte deux produits dans les veines, pour le sensibiliser à la fois au paraître et à faire du fric. D’ailleurs, les deux sont liés. Gebrane Taouk et son fils William -celui qui était prêt à tout (tout, yé3né tout !), pour éviter qu’un syndicat prenne racine dans le Spinneys de Dbayé- n’y échappent pas à la règle. Le mariage au Liban est incontestablement, l’événement où l’on se donne le plus en spectacle, où le paraître est à son apogée, où le ridicule est parfois à son comble. L’ex-député de Bcharré veut étaler sa puissance féodale. Quoi de mieux que d’inviter 3 000 personnes pour la peine et faire la fête sur 3 jours, surtout la veille des élections législatives ! Inutile de vous dire qu’ils ne sont pas triés sur le volet, loin de là. Et puisqu’on y est, voici trois équations à retenir par cœur pour réussir un mariage à la libanaise: plus on veut paraître, plus on doit dépenser ; plus on veut dépenser, plus on doit inviter ; plus on invite, plus on sera rembourser. Si, si, le mariage au Liban est assez souvent, malheureusement, un montage d’une opération financière. Amoureux-sérieux s'abstenir ! Gebrane Taouk, en tant qu’homme d’affaires, a voulu paraître et faire du fric, disons paraître sans que cela ne lui coûte trop cher, ou même, paraître au frais de ses invités, qui, eux aussi profiteront de l’occasion pour paraître et se donner en spectacle au moindre frais. Au royaume du paraître, 3 000 invités multipliés par 150 $/invité comme « cadeau de mariage », une somme déposée sur un compte bancaire, nette d’impôts, faites le calcul, cela nous donne au moins 450 000 $ pour cette cérémonie pompeuse de quelques heures. Paraître sans débourser un sous de sa poche, oui c’est possible. Sans parler du fait, qu’une fois aménagé, ce lieu se louera à 50, 100 ou 150 000 $ le mariage, selon que l'on soit en semaine ou le weekend. On pourra même organiser des concerts très lucratifs. Le génie libanais à faire du fric, même s’il faut transformer le pays de la Bible, « où coulaient le lait et le miel », en l’endroit le plus laid de la « Voie lactée », et même si un afflux massif de milliers de voitures et de bipèdes en si peu de temps, tueraient tôt ou tard, la poule aux œufs d'or !

Il y a une autre dimension à prendre en compte pour bien saisir ce qui se passe dans la tête d’un homme comme Gebrane Taouk. L’ex-député de Bcharré considère inconsciemment que la forêt des Cèdres lui appartient. Rien d’étonnant. Il est comme tout le monde, disons au moins comme beaucoup de Libanais. Vous croyez vraiment que le gars de Faraya ou de Kfarzébian considère que la station de ski de Ouyoun el-Simane ou tallit el-Mzar appartient à tous les Libanais ? Non. Idem pour le gars de Baalbek, de Tripoli et de Beiteddine. A partir de là, envisager des travaux à proximité de la forêt des Cèdres, ne pose pas le moindre souci à un esprit comme Gebrane Taouk. D’autant plus, qu'un autre facteur important, entre en jeu, et explique l’ensemble de la démarche. Aujourd’hui, le cheikh est furax. Pas parce que ce tollé menace son cirque. Non, l’ex-député n’a aucun doute qu’il va pouvoir montrer sa puissance féodale en toute tranquillité. Il est plutôt furax parce qu’il est incompris ! Eh oui, Gebrane Taouk ne comprend pas comment des gens n’arrivent pas à apprécier à sa juste valeur son « dévouement » pour la région de Bcharré et sa forêt. Juger vous-mêmes. « Le but des travaux étant l’aménagement d’un amphithéâtre artistique, selon un plan bien étudié, qui a transformé cette décharge en un bel endroit, chic et remarquable. » Yé3né bélmchabra7, quelles bandes d’ingrats ces écolos ! Mais au fait, de quelle décharge il parle ? Il n’y a jamais eu de décharge à cet endroit. Foutaises, oui !

Je reprends mon souffle et je continue. Ce que Gebrane Taouk et son fils William ne pouvaient pas ignorer, ce sont les sept points suivants.

1. D’abord, la loi ! La présente affaire est à ne pas confondre avec ce qui se passe en ce moment même, dans le caza de Bcharré du côté de Qnat, Hadeth et Beit Mounzer, là où j’ai eu la chance de manger la meilleure man2ouché de ma vie, mais aussi là où une carrière illégale menace une autre forêt de pins et de cèdres ! La parcelle où ont eu lieu les travaux pour le mariage de William Gebrane Taouk à Arz, n’appartient pas à l’Eglise maronite. Il s’agit bel et bien d’une parcelle privée. Donc, a priori, il faut reconnaître que Gebrane Taouk avait le droit, au terme d’un accord établi avec le propriétaire du terrain, d’installer un cirque pour le mariage de son rejeton. Le hic c’est que ce cirque est monté à quelques mètres de la forêt de Dieu ! L’ancien député de Bcharré prétend qu’il n’était pas au courant de la loi qui interdit toute construction dans cette zone qui se situe autour de la forêt, alors qu’il prévoie comme le montrent les photos de la LBC, la transformation de ce flanc de montagne en terrasses et le montage de murets en pierre de taille. Et puisque nul n’est censé ignorer la loi, même cheikh Gebrane Taouk, je m’attends à ce que le ministère public de mon pays, « l’autorité chargée de défendre l'intérêt de la collectivité et l'application de la loi », se saisisse de lui-même pour juger si les travaux de terrassement de Gebrane Taouk à proximité immédiate de la forêt des Cèdres, relèvent du jardinage et de l’entretien forestier habituel, voire d’une action de bienfaisance, ou s’il s’agit d’une violation grave et caractérisée d’une zone protégée par la loi libanaise ? Juste pour rire, l’ex-député explique son choix par le fait « qu’il a tenu à ce que la ville de Bcharré voit son fils William se marier au sein de son environnement authentique et naturel ». Lol !

2. La municipalité de Bcharré affirme découvrir le désastre comme tout le monde. J’en doute. Dans un village, tout se sait, c’est pire que Facebook! Surtout le mariage du fils unique du cheikh ! En tout cas, elle affirme que Gebrane Taouk n’a demandé aucune autorisation en deux mois de travaux. Même un berger nomade du jerd sait que tout aménagement de cette importance exige des autorisations préalables, même au Liban. Mais apparemment pas un ex-député de la nation pendant 28 ans. « Si tenir à ses racines est une faute, je suis prêt à assumer mes responsabilités. » Pourquoi, « tenir à ses racines » autorise la défiguration de ce lieu hautement symbolique pour l’ensemble des Libanais, en violant, par deux fois, l’interdiction de construire à proximité d'une forêt classée et la déclaration obligatoire des travaux ? Il n’y a pas de doute, Gebrane Taouk vit dans un monde à part. L’engagement de ce dernier à réhabiliter les lieux, ne dispense absolument pas le Conseil municipal de Bcharré et les autorités du caza de Bcharré, de prendre les mesures nécessaires afin de sanctionner ces manquements légaux, et prouver que non seulement nul n’est censé ignorer la loi, mais surtout, que nul n’est au-dessus d’elle. Au passage, notez que le cheikh présente la réhabilitation des lieux, en minimisant son infraction, comme une initiative généreuse de sa part et non comme une obligation légale et morale. Et ce n’est pas tout, Gebrane Taouk se dit prêt à entreprendre la réhabilitation, à l’amiable, dans le cadre d’une « évaluation » des travaux, seulement après le mariage de William ! Wlik ya din el ayr, el sabé béddo yétjawoaz bel Aériz ! Consternant.

3. Tout Libanais chrétien, spécialement maronite, notamment ében Bcharré sait, que cet îlot de cèdres, se distingue de toutes les autres forêts du même genre au Liban, notamment par le fait qu’il est connu sous le nom de Arz el-Rab, les Cèdres de Dieu. Il faut savoir que la légende populaire veut que la transfiguration de Jésus -un événement capital pour le christianisme, relaté dans les Evangiles de Mathieu, Marc et Luc, et qui désigne la métamorphose miraculeuse du Christ, « son visage resplendit comme le soleil, et ses vêtements devinrent blancs comme la lumière », avec l’apparition de Dieu, ainsi que des prophètes Moïse et Elie, en présence de Jean, Pierre et Jacques, afin de montrer la nature divine de Jésus-Christ à ses disciples- qui a eu lieu « sur une haute montagne » selon les écritures, soit passée sur les cimes du Mont-Liban, du côté de Bcharré ! L’imprécision des Evangiles a donné lieu à d’autres interprétations. Certains évoquent le mont Hermon (Anti-Liban) et d’autres parlent du mont Thabor (Galilée).  
Selon ces écritures, les apparitions de Dieu, Allah ou Yahvé, aux êtres humains, se comptent sur les doigts d'une main, ce qui fait de la Transfiguration un événement exceptionnel. Que cela soit véridique ou pas, et que l'événement eût lieu au Liban ou ailleurs, ében Bcharré y croit dur comme fer à l'un et à l'autre, et cela Gebrane Taouk ne pouvait absolument pas l’ignorer. Et là réside aussi, une part de sa faute. Si la parcelle où a eu lieu ce crime contre la nature n’appartient pas légalement à l’Eglise maronite, cette dernière est censée veiller à la sacralisation des lieux hautement symbolique pour les communautés chrétiennes, notamment maronite. Et là encore, l’engagement du fautif à réhabiliter les lieux, ne dispense pas d’une sanction religieuse, ne serait-ce qu’un communiqué condamnant fermement ce qui relève du « blasphème ». L’ironie de l’histoire a voulu que ce « blasphème » se déroule à la fête de la Transfiguration, 3id el tajallé, qui est célébrée par les Eglises chrétiennes, le 6 août. En tout cas, nous sommes en droit d’attendre de l’Eglise maronite qu’elle refuse de marier le fils de Gebrane Taouk, tant que les lieux n’ont pas retrouvé leur configuration originale. La miséricorde chrétienne viendra ensuite. Ma3lé.

4. En 1998, le Comité intergouvernemental du patrimoine mondial de l'organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture, l’UNESCO, a décidé d’inscrire la vallée de la Qadisha, ainsi que la forêt des cèdres, sur la liste du patrimoine mondial, qui compte à ce jour 759 biens culturels dans le monde, dont 5 au Liban (Baalbek, Byblos, Anjar, Tyr et Qadisha-Arz). La vallée de la Qadisha y figure parce qu’il s’agit de « l'un des plus importants sites d'établissement chrétien au monde, et ses monastères, souvent très anciens, s'inscrivent dans un extraordinaire paysage accidenté. » La forêt des cèdres, dont l’histoire est liée à celle de la Vallée sainte et qui nous intéresse aujourd’hui, y figure parce que c’est « le dernier vestige des forêts antiques et l'un des rares sites où pousse encore le Cedrus lebani, cité 103 fois dans la Bible, un arbre très prisé jadis pour la construction de grands édifices religieux (dont les temples de Jérusalem) ». Cette forêt est protégée par des lois générales et par divers textes spécifiques, toujours valides, dont les premiers datent de l’époque du mandat français.
Alors que le Comité du patrimoine mondial demande aux autorités libanaises, depuis des années, que certaines mesures de protection soient envisagées, notamment celle de dégager les environs de la forêt et d'éloigner les magasins de souvenirs (une horreur !), voilà que Gebrane Taouk décide de nous compliquer la tâche, en faisant des travaux de terrassement à proximité de ce site classé. On croit rêver ! Sachez aussi, que le Threat Intensity Coefficient pour le site de Qadisha-Arz, un paramètre qui évalue l’état de conservation et les menaces qui pèsent sur les sites classés par l’Unesco, sur une échelle de 100 (menaces maximales), a grimpé de zéro dans les années 2000-2001 (où la menace était minimale) à 17 en 2011. Gebrane Taouk n’a pas eu encore le culot de prétendre que ses travaux de cirque pour marier son fils, allaient faire baisser le coefficient. Allah yéstour pour le chiffre de 2014 ! Autre chose. La superficie de la zone classée, la forêt des cèdres proprement dite, est estimée à 10,2 hectares (1 ha = 10 000 m²). Par contre, la zone tampon du site est censée atteindre 646 hectares, soit 6 460 000 m², ce qui représente 3/4 de celle du Bois de Boulogne à Paris et un peu moins de deux fois celle de Central Park de New York. L’Unesco prévient que « de nouvelles constructions à l’intérieur d’une zone tampon peuvent avoir un impact sur un bien du patrimoine mondial et menacer sa valeur universelle exceptionnelle. » Alors franchement, j'aimerai bien savoir qu’est-ce qu’ils en pensent Gebrane et William Taouk ? Wlé ya zalmi achbok ? Laïk, 2ol zone tamponn ! Wlik ya din el aïyr, el sabé beddo yétjawoaz bel Aérz ! Encore une raison qui devrait pousser le ministère public à bouger de lui-même. Afin de le motiver, les députés de la région, Elie Keyrouz et Sethrida Geagea (épouse de Samir Geagea, et nièce de Gebrane Taouk, avec qui elle a toujours eu de très mauvais rapports, soit dit au passage!) ont dénoncé « la défiguration flagrante qui touche les environs immédiats de la forêt historique des cèdres, d’autant plus qu’il met en danger la forêt qui risque d’être retirée de la liste du patrimoine mondial ». Les députés de Bcharré demandent à la municipalité de la ville et au Comité des Amis de la forêt des cèdres (une ONG en charge de la gestion de la forêt) « de prendre position concernant cette grave infraction » et aux ministres de l’Environnement, de la Culture, du Tourisme et de l’Agriculture de « se saisir de cette affaire afin de rétablir la situation qui prévalait, le plutôt possible ». Wait and see.

5. Tout Libanais sait, surtout s’il est originaire du Nord, que dans la mémoire collective libanaise, toutes communautés confondues, aussi bien musulmanes que chrétiennes, le cèdre de notre drapeau national, qui nous rappelle amèrement que tout le Mont-Liban biblique était recouvert par ce majestueux arbre, n’est pas un cèdre du Barouk, ni un cèdre de Maaser el-Chouf, ni un cèdre de Tannourine, mais c’est bel et bien un cèdre de Bcharré-Arz ! Cela s’explique par diverses raisons : la présence de nombreux arbres millénaires dans cette forêt, la légende de la Transfiguration, l’ancienneté de la protection du site (dès le mandat français), la station de ski (la première au Liban) et sa situation géographique (un îlot de verdure caché dans cet environnement aride). C’est pour dire, que les cèdres de cette forêt ne sont vraiment pas comme les autres. Ils constituent le patrimoine de tous les Libanais. Et que personne, pas même le bon Dieu, n’a le droit de défigurer une région aussi symbolique pour tout un peuple, à des fins bassement personnels et mercantiles, en violation aussi flagrante de la loi. L’intéressé, nombriliste comme tout féodal qui se respecte, a le culot de préciser dans son communiqué à 5 piastres, qu’il ne voit dans ce tapage médiatique « qu’une tentative délibérée de certains personnes lésées, de perturber un événement familial et populaire. » C’est c’là oui, encore un adepte de la théorie du complot ! Lamentable.

6. Gebrane et William Taouk auraient dû se renseigner quand même avant d’entreprendre des travaux pharaoniques, même à l’abri des regards, même à 76 km de Beyrouth et même à 2000 m d’altitude. Ils auraient appris par exemple, que depuis le 20 juin 2009, un Schéma Directeur d’Aménagement du Territoire Libanais (SDATL) existe et s’impose aux documents d’urbanisme loco-régionaux sur les 10 452 km2 du Liban. « Mabsout bé7alak BB ? » Chou lakénn ! La lecture de ce document a suscité en moi un bonheur indescriptible. Le Conseil du Développement et de la Reconstruction (CDR) qui en est l’auteur précise dans son introduction que « Le territoire national est le patrimoine commun du peuple libanais. Le devoir de chaque génération de Libanais est de le transmettre, dans l’intégralité de ses richesses, aux générations futures, après en avoir fait un usage raisonné et l’avoir développé selon des voies qui n’altèrent pas son caractère ou le potentiel qu’il représente » Chapeau ! 

En pratique, depuis 2009, la loi libanaise prévoit une utilisation restrictive des terres dans les zones naturelles, qui englobent la forêt des cèdres. Pour ce qui relève de « la haute montagne », au-delà de 1900 m d’altitude, le SDATL prévoit : « Les modifications apportées par l’homme doivent être étroitement évaluées et se restreindre au minimum incompressible. En cas de nécessité, on admettra les pylônes électriques... On évitera de construire d’autres routes... On mettra en place des règles adaptées pour dissuader les constructions... ». Eh bien, ils en prennent un coup les Taouk, père et fils ! A supposer que le cirque de William est à 1899 m, ah ha, la loi a créé ce qu'elle appelle, « le corridor des Cèdres », qui correspond à tout le versant ouest du Mont-Liban, entre 1500 m et 1900 m d’altitude. Pour cette zone, le SDATL précise : « cet espace, très peu habité, revêt une importance capitale, dans la mesure où il constitue le terroir de l’arbre emblématique du Liban, le Cèdre du Liban ». Par conséquent, le schéma directeur d’aménagement du territoire libanais prévoit de « rétablir les continuités écologiques tout au long de ce corridor, par des plantations de cèdres ». Extraordinaire. Il n’est nullement question d’amphithéâtre grotesque pour le mariage ridicule d’un fils à papa ! En dehors des installations liées au ski, les autres développements, industriels, immobiliers ou même routiers, sont totalement exclus. Waouh ! Non, mais on le sait, au Liban, ce ne sont pas les lois qui manquent, c’est leur application qui fait souvent défaut.

7. Et comme on dit dans nos contrées, kel 3érés elo orés. Affaire à suivre.


A lire aussi (mise à jour, 20 août 2013)
Le mariage aura lieu en violation des lois, comme ils l’ont voulu et comme si de rien n’était ! (Art.173) par Bakhos Baalbaki

dimanche 11 août 2013

Des serpents et des belles-mères : de Paris et Homs à la Nouvelle-Calédonie (Art.170)


Alors, à regarder ces deux posters côte à côte, vous pensez qu’il n’aurait jamais pu imaginer la moitié d’un quart de seconde, qu’il pourrait inspirer un jour un mouvement djihadiste syrien, religieux et extrémiste, lui, l’artiste américain, qui a lutté durant toute sa vie, courte hélas, contre toutes les formes d’intolérance ? Ha ha ha ha, non, vous n’y êtes pas du tout. Mes neurones ont associé ces deux œuvres qui ne sont pourtant pas liées à l'origine.

D’une part, vous avez Keith Haring, un artiste américain de New York, imprégné par le Pop art, qui s’est engagé dans les années 80 à travers ses œuvres dans la lutte contre toutes les formes de discrimination, notamment le racisme et l’Apartheid en Afrique du Sud, les dangers du nucléaire et de la guerre, les ravages du capitalisme et du sida, les atteintes à l’environnement, ainsi que les dérives et les délires des sociétés contemporaines. Il voulait changer le monde avec ses pinceaux, comme d’autres avec leur plume ou leur clavier. L’artiste subversif est décédé prématurément en 1990, à l’âge de 31 ans, laissant derrière lui un héritage artistique considérable, des œuvres créées dans un style incomparable, la « griffe Haring ». Le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris lui rend hommage depuis le 19 avril. Et
sous les halles du Centquatre, on expose les œuvres grand format de l’activiste américain, jusqu’au 18 août. On s'engage donc dans la dernière semaine, à moins de jouer les prolongations, sauf qu'on n'est pas au Liban, pays des palabres et des prorogations. Le 104, pour les habitués, c’est l'ancien Service municipal des pompes funèbres de Paris. Ce lieu affecté à la mort pendant 120 ans svp, préparait jusqu’à 150 convois mortuaires par jour au début des années 90. Classé monument historique, il a été transformé depuis 2008 en un établissement culturel, offrant 25 000 m² aux artistes, non superstitieux !, pour s’épanouir. Pas comme chez nous où l’obsession de faire du fric pousse à bétonner, el akhdar woul yébiss, jardins et neurones ! 



Toujours est-il, au 104 on pourra découvrir en taille réelle, dans le cadre d’une rétrospective, The Political Line, une des œuvres les plus spectaculaire de Keith Haring, The Ten Commandments. Cette pièce monumentale, créée en 1985, se compose de dix panneaux de plus de 7 m de haut, dont celui que je publie (en tête, à gauche). Elle est inspirée de la Bible et reprend librement l’un des fondements théologiques des religions monothéistes. Les panneaux sont en forme de table de la loi. La partie haute, en jaune, représente le ciel, la partie basse, en vert, représente la terre. Les silhouettes rouges sont les agresseurs, et les bleus, les opprimés. Les croix marquent les cibles. Les commandements ne sont pas identifiés par l’artiste. L’interprétation peut être libre, même pour les athées. Celui que je publie représenterait a priori le commandement où Dieu exige de son fidèle, «Tu ne témoigneras pas faussement contre ton prochain. »

D’autre part, vous avez Fares Cachoux (Farès Khachouq), un artiste syrien de Homs qui s’est engagé à travers ses œuvres aux côtés de la révolution qui secoue son pays depuis le 15 mars 2011, et qui a fait plus de 100 000 morts à ce jour. Bouleversé par le massacre de Houla (108 personnes tuées le 25 mai 2012, certaines à l’arme blanche, dont 49 enfants et 34 femmes, selon l’ONU ; le massacre est attribué à l’armée de Bachar el-Assad et aux milices du régime), il décide un beau jour de tout quitter, notamment son confortable poste universitaire d’enseignant aux Emirats, pour mettre son talent de graphiste, ainsi que ses connaissances en informatique et en communication visuelle, au service d’une noble cause. Dans un style épuré, sans texte, et des traits simplifiés, il a par exemple exprimé dans le poster Jabhat al-Nosra que je publie (en tête, à droite), le danger représenté par les djihadistes de ce mouvement.


Signalons au passage puisqu’il en est question dans les deux posters, que le serpent est associé au danger et à la mort, comme dans l’œuvre de Fares Cachoux, brillamment illustré. Dans la mythologie, on ne peut souvent ni l’approcher ni le regarder sans danger. Il symbolise même la tentation. Et ce n’est pas par hasard que Satan s’incarne en serpent pour inciter Eve à cueillir le fruit défendu. Il représente souvent le mal. Dans l’œuvre de Keith Haring, le personnage aux sept reptiles à sang froid qui sortent de la bouche, incarne la mauvaise langue, magistralement illustré.

Pour passer à quelque chose de plus gai, les œuvres de Keith Haring et de Fares Cachoux ne sont pas sans me rappeler Sansevieria Trifasciata, vous saurez pourquoi plus loin, que je nomme au prochain prix Nobel de la Paix des ménages, car elle fait le bonheur de tous les hommes, quel que soit leur statut matrimonial, marié, en union libre, célibataire, vieux garçon, j’en passe et des meilleurs,  pour une double raison, aussi noble l’une que l’autre. La première, c’est parce que cette plante n’est pas exigeante ! Eh oui, il s’agit d’une plante et non d’une belle Latine, quoique, l’un n’empêche pas l’autre, une « plante » n’est-elle pas une jolie fille élancée ? Toujours est-il, Sansevieria Trifasciata rend service en nettoyant l’air de certaines émanations toxiques, et de surcroit, elle est tout simplement increvable. Chatlé haniyé, Allah wakilkoun. On peut l’oublier les mois de juillet et août sur son balcon à Beyrouth par exemple, par 33°, sans une seule goutte d’eau, elle ne pâtira point de cette maltraitance et personne ne viendra vous rabâcher les oreilles avec « mais putain, t’as encore oublié la plante ! ». Dakhilkoun, kel chi wala el gardénia, une plante capricieuse, dont les feuilles commencent à jaunir dès qu’elle entend votre compagne vous dire, en partant passer quelques jours chez sa mère : « Tu n’oublies pas la plante, hein ! » et vous, répondre avec assurance, « khalas walao, 7otté idaïké bé maï berdé ». Aïya maï berdé, aïya ballout, tu parles, elle avait raison de se méfier. Confier une plante à un homme ?  Mais, ça ne va pas à la tête ! Toujours est-il, avec cette extraordinaire plante, aucune mauvaise surprise à votre retour de vacances, que vous partez seul(e) ou en couple, chez votre mère ou en croisière, un petit arrosage au retour, et votre Sansevière reprendra vie. Et du coup, tout le monde est ravi et la paix des ménages est préservée.

Wou 3a faï2a, justement, en parlant de « sa » mère, elle est là la deuxième raison. Sansevieria Trifasciata est communément appelée, Langue de belle-mère. Et pour cause, les similitudes de caractère sont frappantes ! Sob7ann el khéli2. Les deux sont increvables, comme on vient de le voir. Un rien les alimente ! Elles sont toutes les deux bien pendantes. Et le comble, c’est qu’elles sont aussi toutes les deux envahissantes ! Jamais un nom de plante n’a été aussi bien choisi et aussi bien porté, n’est-ce pas ? Et évidemment, chacun y voit dans Sansevieria Trifasciata la mère de l’autre. Et du coup, tout le monde est ravi et la paix des ménages est préservée.

Revenons à nos serpents et que Dieu préserve nos moutons. Voici donc deux exemples de deux artistes, que tout sépare, notamment la géographie et le temps. Deux styles, l’un surchargé, l’autre épuré. Deux pays aux antipodes, l’un sur la voie démocratique since 1776, l’autre sous la tyrannie des Assad since 1970. Deux destins et deux luttes mais au fond une même envie de crier sa révolte contre l’injustice qui frappe leur pays à travers l’art. Encore une magnifique illustration de l’adage populaire, et intemporelle, les paroles, et même les hommes, s’envolent, les écrits et les œuvres restent ! Ba2a bala 2art 7aké, au boulot les artistes en herbe.



PS1 : Les Dix Commandements selon Keith Haring (photo ci-dessus)

> Haut, de gauche à droite : Tu ne témoigneras pas faussement contre ton prochain (IX) - Honore ton père et ta mère (V) - Souviens-toi du jour du Seigneur pour le sanctifier (IV) - Tu ne convoiteras ni la femme, ni la maison, ni rien de ce qui est à ton prochain (X) - Tu n’auras pas d’autres dieux que moi (II)

> Bas, de gauche à droite : Tu ne commettras pas de vol (VIII)- Tu ne commettras pas d’adultère (VII) - Tu ne prononceras pas le nom du Seigneur ton Dieu à faux (III) - Tu ne commettras pas de meurtre (VI) - Je suis le Seigneur ton Dieu (I)

PS2 : Sansevieria Trifasciata sur l’îlot Bailly en Nouvelle Calédonie (photo ci-dessus)

Inconnue sur l’îlot il y a une vingtaine d’années, on pense que la plante fut introduite dans un petit pot de fleur par l’homme. Jetée dans la nature, elle a pris racine. Il faut croire que le climat lui a tellement convenu que le spécimen d’origine atteint aujourd’hui 1m de hauteur et couvre plusieurs hectares du Parc territorial du Lagon sud. Si Dieu devait revoir ses commandements, il en rajoutera sans aucun doute des centaines de nos jours, dont deux à l’adresse des randonneurs endimanchés : « la mise en plis, tu éviteras et la nature, tu respecteras ». Et avant que je n'oublie, « tu ne tueras point » s'applique aux animaux aussi ! 

jeudi 8 août 2013

Docteur, maître, général, professeur, cheikh, sayyed, monseigneur, estéz, raïss, beik : entre féodalisme et snobisme, bienvenue au Liban ! (Art.169)


« Heureusement que le ridicule ne tue pas, pour qu’on puisse en rire ». Vous connaissez maintenant bien l’adage de BB himself, hein ? Sonia Frangié, ou Soultané Frangié, allez savoir, et qu’importe, on ne va pas lui consacrer plus de trente-six minutes top chrono, nous a offert un moment affligeant, tragi-comique et hors du temps, dimanche dernier, qui mérite qu’on s’y arrête un instant. Magnéto Bakhos !

« Kesra Bassil, yé3né 3ammo (la Gebran), zalmétna né7na bel batroun, zalmit beit frangié. Yé3né heidol la2elna ! » Wlak chou el bassil tanjra ! Wlé maa2oul hal mara ! Elle a donc dit texto, avec le sourire bête de celle qui ne mesure absolument pas l'abîme de sa stupidité : « Kesra Bassil, l’oncle de Gebran Bassil (ministre libanais de l’Energie et gendre de Michel Aoun), c’est notre homme au Batroun, l’homme de la maison Frangié. Ce qui signifie qu’ils (Bassil et son oncle) nous appartiennent ! » Allah yénajjina min heik ékhra, quel mépris pour le genre humain ! Waynak ya Tanios Chahine ! Cette veille ignare ne sait pas que 3a cha3ra, cha3rit baghél, elle aurait pu ne jamais apparaitre sur la NBN, la chaine de la « maison Berri », avec qui les relations sont au beau fixe, nous rassure la fille de l'ancien président de la République, Sleiman Frangié. « Ils peuvent donner des ordres, nous suivrons ». C'est c'la oui, entre esprits féodaux, le courant passe, mais pas avec « le peuple ». Ba3dénn pardon ya sonia, ta nouftorid fi « beit frangié », chou yé3né belzabét « beit berri », wou min amtinn fi beit berri ? Ah si, since 1992, date de l’accession au trône du Parlement libanais, de Nabih Berri, le dinosaure de la féodalité politique libanaise. En tout cas, l’ignare ne sait pas qu’elle a beaucoup de chance que la révolution initiée par Tanios Chahine et les paysans du Kesrouan contre les féodaux de son espèce en 1858, il y a donc 165 ans, soit passée à deux doigts de « beit frangié » ! Enno yé3né, aktar chouei min 2osb3ein.

« Habibé (au masculin, alors qu’elle s’adresse à une femme... étrange pour beaucoup, mais il faut savoir que c’est à la mode au Liban, pour établir un rapport familier avec la personne, sans apparaitre trop intime avec elle), la maison Frangié est féodale ! » Longue pause pour marquer la solennité de la déclaration. « F-E-O-D-A-L-E. » Sonia Frangié articule bien, pour rendre l’ânerie historique. « Nous sommes des féodaux ! » La pauvre tante de Sleiman Tony Frangié est condamnée à répéter comme une gâteuse. « Au Liban, il y a encore les maisons Frangié et Joumblatt qui sont des féodaux. » Mach'Allah, besm el2ab walében walrou7 el qodoss ! Attendez, mes services d’investigation m’informent que la maison Khazen du Kesrouan porte plainte, d’avoir été exclue dédaigneusement par la maison Frangié. Ma bésir heik, walao, 7atta el2ékta3iyyé bein ba3doun ! « Le reste... » E3né, kel el2orat elsiyésiyé, l’ensemble de la classe politique libanaise selon Sonia Frangié, « ... c’est la guerre qui les a créé ! » Toujours, le mépris ! Et pour ceux qui vivent au 21e siècle et se demandent ce que c’est le féodalisme, la gâteuse des Frangié donne des exemples. « Je suis féodale, j’ai aucun problème avec ça. Yé3né, je sais qu’un tel n’avait même pas de voiture... » Wlak kess ékht el satlané ya soultané ! A l’écouter, j’ai eu l’impression que la science a réussi à donner la parole à une momie moyenâgeuse. Le cauchemar.

En faisant une petite recherche sur le pschitt médiatique de la momie vivante de Zgharta (comparé au buzz !), j’étais frappé de tomber sur certains propos qui attiraient l’attention sur le fait que « la comparaison entre les maisons Frangié et Joumblatt serait déplacée ». Lol, ça nous fait une belle jambe ! D’autres nous expliquaient que « c’est du Sonia tout craché », comme si cela pouvait atténuer la portée des propos odieux de cette dame, lamentable et fière de l'être.

En tout cas, le féodalisme s’épanouit merveilleusement bien au Liban. Il prend bien sûr la forme traditionnelle, archaïque et ostentatoire de celui de mémé Sonia, que ce soit dans la région du Mont-Liban, du Nord, du Sud et de la Bekaa. Toutefois, il prend aussi d’autres formes contemporaines, beaucoup plus subtiles. On le retrouve à Beyrouth comme partout ailleurs au Liban, à des degrés différents. A Faqra comme à Achrafieh, à la Table d’Alfred comme chez Abou André, à Eddé Sands comme sur Facebook. Ce qui caractérise tout féodalisme et le rend si abjecte, c’est le rapport domination-soumission. Dans la forme contemporaine, le féodal libanais est non seulement conscient de cette domination, mais il s’en réjouit bêtement. L’importance du féodal libanais, sur le plan social, s’évalue au nombre de ses vassaux. Le vassal libanais peut être lié au féodal, et ce n’est pas si paradoxalement que ça, par un libre consentement ! La dépendance qui caractérise tout féodalisme, souvent par intérêt, cimente la relation entre les protagonistes. Ce rapport peut se trouver par exemple dans le monde du travail, surtout par temps de crise, où les travailleurs, au sens large et non au sens communiste, n’ont pas le choix. Mais pas uniquement. On le retrouve dans le monde politique aussi. Le communautarisme au Liban n’est qu’une forme de féodalisme, où la communauté et ses chefs, jouent le rôle des féodaux, la base et les individus, le rôle des vassaux. Ces derniers vont gentiment voter en bloc par exemple, selon les recommandations du seigneur, le chef suprême de la communauté. N'oublions pas, on parle toujours de « fief » d'un tel. Très révélateur !

Le féodalisme de société est certainement la forme la plus fascinante. Quoi de plus féodal que d’être snob, en essayant de « se distinguer des masses en affichant un comportement ou des goûts estimés supérieurs », qui s’accompagne systématiquement d’un besoin de domination de ceux qu’on snobe ? Et quoi de plus ridicule, que de nommer un magazine libanais carrément, « Snob »? Maa2oul? Le « magazine de la famille » de surcroit, lol ! Il faut dire que son ancêtre « Al-Hasnaa », le magazine publié aussi par les Sayegh, « belle femme » dans la langue d’Al-Moutanabi, ne sonne pas assez classe en arabe. Allah wou akbar ! D’une manière générale, les lèche-bottes, ces lèche-culs pour être cru, la7issinn el ejrénn woul tizénn bala zoghra, constituent d’excellents exemples de féodalisme contemporain par consentement mutuel. Allons encore plus loin. A quoi servent dans la vie courante par exemple, certains titres de civilité en dehors de « madame » et de « monsieur », comme « docteur », « maître », « général », « professeur », « cheikh », « sayyed », « monseigneur », « estéz », « raïss », « beik », j’en passe et des meilleurs ? Je comprends que l'on soit amené à citer la fonction de quelqu'un, dans une correspondance par exemple : Premier ministre, ministre, directeur général, responsable, chef de service, etc. Mais, je me demande quel est le rôle précis au juste de ces titres sociaux abusifs ? A quoi ça sert par exemple de présenter quelqu'un comme docteur Talhous, ou parler de quelqu'un comme cheikh Ballout, ou de l'autre Fer2aï3a Beik, sauf si c'est par ironie ? Enno chou, el sangharé, kess émmo ! Et les diplomés d’une école de commerce, on leur dit quoi, qu’ils aillent au diable peut-être ! Et les musiciens, ils ne méritent pas une « distinction sociale ». Qui prononce à outrance ces titres pompeux, fais des courbettes, en signe de soumission à titre prétentieux. Qui les accepte à outrance, fais du snobisme, en signe de domination à titre prétentieux également. Nous avons là, tous les signes d’une forme de féodalisme. Pour la pratique, il n’y a qu’à faire un tour en ville, dans les diners mondains, les réunions municipales, au cours des mariages et des enterrements, ainsi que sur les murs de facebook, pour se rendre compte que ce féodalisme subtil est très répandu dans nos contrées, hélas !

« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique ou de toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation. » Vous venez de lire les articles 1 et 2 de la Déclaration universelle des droits de l'homme de l’Organisation des Nations Unies, qui est inspirée de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de la Révolution française. Les féodaux traditionnels et contemporains, de la trempe de Sonia Frangié, feraient bien de s’en souvenir 1789 fois au cours de leur vie. Et ce n'est pas de trop, je peux vous dire !


Post-scriptum : Des noms arabes à particule ?

Que l'on soit en France, ou dans les autres pays européens, la préposition n’indiquait pas forcément une appartenance à la noblesse. Les « de Gaulle » par exemple, ne sont pas issus de la noblesse française. L’absence de particule n’indiquait pas non plus, qu’on n’appartenait pas à la noblesse. A l’origine, la particule rattachait tout simplement une famille à une région, un clan ou une filiation (fils ou fille de). La Révolution française, en abolissant les privilèges, a rendu la particule caduque. Au Liban, une préposition française dans un nom de famille, plutôt rare, n’est qu’une forme de snobisme féodal de plus ridicule sachant que le nom à particule n’a aucun sens dans tous les pays arabes. C’est même une contrefaçon grossière des usages en Europe. Pour rattacher une famille libanaise ou arabe à une région, on rajoute un « i ». Eh oui, pas besoin du « de ». Ex : Beyrouti. On ne dit pas Bakhos de Baalbak mais Bakhos Baalbaki. Nuance ! Pour les clans et la filiation, on rajoute « Ben ou Eben ». Eh oui, encore là, pas besoin du « de ». Ex : Abdallah ben Abdelaziz al-Saoud, et non Abdallah d'Abdelaziz ! Les "féodaux" et la "noblesse", libanaise et arabe, pour se distinguer, ont surtout inventé les titres féodaux, comme cheikh, beik, émir, raïss et j’en passe. Désormais, vous pourrez donc rire de bon cœur devant les noms arabes à particule française ! Ils sonnent faux.

lundi 5 août 2013

« On ne peut pas forcer tout le monde à aller au paradis ». Le pique-nique du ramadan en Algérie (Art.168)


Je ne peux m’empêcher de comparer ces deux situations. Femen vs. Kabylie ! D’un côté, nous avons les Femen, des féministes contemporaines occidentales, les chouchous sans froufrous des foufous photographes, toujours partants pour se rincer l’œil, activistes aux seins nus, qui tentent de recruter dans le monde arabe, en Egypte et en Tunisie, pour donner à leur mouvement un caché cosmopolite, et qui débarquent à l’improviste, dévoilent leurs attributs féminins et dénoncent un tas de choses, dont « l’islamisation » de la société arabe. Combat juste, mais creux, qui prend pour certains, un caché de plus en plus colonial dans les pays aux traditions fortes, et exhibitionniste dans les pays occidentaux. De l’autre côté, nous avons ces Algériens de Kabylie, 300 à 500 personnes, en majorité des hommes, qui se sont rassemblés ce weekend, pour un pique-nique collectif dans la journée, afin de rompre en public et d'une façon spectaculaire, le sacro-saint jeun du ramadan, et dénoncer, eux aussi et à leur manière, « l’islamisation » de la société arabe.

Cette manifestation audacieuse s’est tenue à Tizi Ouzou, une des principales villes de la Kabylie (100 km d’Alger, 150 000 habitants). Elle n’aurait jamais pu avoir lieu, aucun incident svp!, sans le Printemps berbère (une lutte qui a éclaté à Tizi-Ouzou justement, dans les années 80, et qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui, pour réclamer la reconnaissance de l’identité berbère) et surtout sans le Printemps arabe (depuis 2011). Ce dernier a libéré les populations arabes de la peur des « autorités ». Certes, la « recherche identitaire » est partout critiquable, et la route de la laïcité dans le monde arabe est encore longue, mais il n’empêche, de plus en plus de voix s’élèvent dans ce monde arabe, comme celles de ces pique-niqueurs par exemple, pour affirmer le droit de tout un chacun, de croire ou de ne pas(plus) croire, de pratiquer leur religion ou de ne pas(plus) pratiquer leur religion, de jeuner ou de ne pas(plus) jeuner. Oui, de plus en plus d'Arabes, en Orient comme en Occident, bel Machre2 kama fi el Maghreb, proclament haut et fort, leur droit de choisir, leur droit à la différence et surtout, leur droit à l’indépendance par rapport à la communauté à laquelle ils sont censés appartenir.

Il est clair que ce sont les actions authentiques, comme celles de ces Algériens ce weekend, et non le show d’artifice des Femen, qui feront évoluer les sociétés arabes, libanaises comprises. Au pays du Cèdre, du houmous et des 17 communautés religieuses, où l’on n’est même pas fichu d’avoir une loi électorale juste à cause de l’esprit communautaire, bala laf wou dawaran, voici quelques questions dérangeantes qu’il vaut mieux qu’on se les pose tôt que tard ! Puisque l’occasion se présente, alors profitons-en. Falnakoun wadi7ine, cet examen de conscience est facultatif quand même. Il est encore temps d’arrêter la lecture et de revenir à une activité cérébrale plus pépère. Sinon, voyons alors.

Combien de maronites mangeront de la viande crue le vendredi saint sans qu’ils soient condamnés au bûcher par la communauté ?
Combien de druzes épouseront des extracommunautaires sans que les grands frères ne viennent trancher le zizi des malheureux élus ?
Combien de chiites dégusteront des travers de porc avec une bonne pinte de bière pour fêter la fin du ramadan sans se faire griller par la milice de la communauté ?
Combien de protestants considéreront les catholiques comme des chrétiens à part entière, sans qu’ils se fassent lyncher par leurs coreligionnaires ?
Combien de juifs dénonceront la colonisation israélienne des Territoires occupés sans qu’ils soient accusés de haine de soi et frappés d’anathème par le peuple élu ?
Combien d’orthodoxes oseront se déhancher dans une église à l’écoute des chants religieux sans se faire crucifier par la communauté ?
Combien de sunnites déjeuneront en public en plein ramadan, au vu et au su de tous, sans qu’ils soient lapidés par la communauté ?
Combien d’athées, de maronites, de druzes, de chiites, de protestants, de juifs, d’orthodoxes et de sunnites cohabiteront dans la tolérance et le respect mutuels, en toute humanité et en toute humilité ?

Toujours est-il, revenons à cette action peu commune de ce groupe d’Algériens. Ont-ils choqué ? Certainement. Faut-il les poursuivre sur le plan judiciaire ou social ? Absolument pas. Fallait-il choquer ? Oui et non. Oui, il le fallait, car les pratiques changent, les sociétés doivent s’adapter et les diktats des communautés doivent être contrés. Par contre, il est déplacé de se demander si ces individus ont « choqué », car il ne faut pas oublier, n’ont été choqués que ceux qui considéraient que ces 500 citoyens d’Algérie avaient l’obligation de faire le ramadan parce qu'ils sont nés « musulmans ». C’est cela qui pourrait choquer. Eh oui, nuance, quelle nuance ! Comme le dit merveilleusement bien Hamid, un retraité qui fait partie des protestataires : « Il faut bien mettre un holà à tout cela. On ne peut pas forcer tout le monde à aller au paradis. » Il me fait penser incontestablement à l’adage : « L’enfer est pavé de bonnes intentions ». Et de pratiques hypocrites surtout ! Ne pas manger de viande crue le vendredi saint ou jeuner tout le mois de ramadan, et arnaquer son prochaine dès le mardi suivant et au mois de chaabane, conduisent sans l'ombre d'un doute, directement en enfer. Avis général de tempête !