jeudi 17 octobre 2019

Le scandale des Sikorsky : Fady Jreissati s’apprêtait à gaspiller 8 millions $ pour acheter de nouveaux avions bombardiers d’eau en Espagne (Art.652)


En sa qualité de ministre de l’Environnement et avec de l’argent public bien entendu, alors qu’ « ils » n'ont pas trouvé 100 000 $/an pour assurer la maintenance de trois hélicoptères Sikorsky achetés grâce à des dons privés en 2009 pour 16 millions de dollars, puis abandonnés exprès à la rouille dans un coin de l’aéroport de Beyrouth, sous prétexte qu'ils ne sont pas adaptés à la nature et à la géographie libanaises, alors que ces hélicoptères ont été recommandés par l'armée de l'air libanaise et par le Bureau Veritas, une société de conseils et de certification ! Alors, le lien est clair ou je vous fais un dessin ? En un mot, nous sommes face à une affaire d'Etat, un scandale inouïe. 


L'ironie de l'histoire! Le 25 mai 2019, le ministre libanais de l'Environnement, Fady Jreissati, a lancé l'opération #SaveOurFace, un appel pour la mobilisation de la population libanaise afin de nettoyer les plages et offrir au Liban l'occasion de "sauver la face", car la situation faisait honte et ternissait notre image à l'étranger. Retournement de situation, aujourd'hui avec le scandale des Sikorsky, c'est lui qui nous fait honte et ternit notre image dans le monde. 

 1  Jamais la pluie ne s’est fait autant attendre et prier au Liban. Elle a fini par tomber mardi soir sur une terre brulée au plus haut degré, des animaux meurtris et des végétaux calcinés. Et pourtant, elle a soulagé la douleur des femmes et apaiser l’esprit des hommes, tous éprouvés par ces 48 heures passées au cœur de l’enfer. Comme les 140 foyers d’incendies sont circonscrits, les dirigeants libanais voudraient classés l’affaire au plus vite, pour éviter d’avoir à rendre des comptes devant le peuple libanais. Pour y parvenir au plus vite, ils tentent de créer des diversions comme la possibilité de taxer les communications via WhatsApp et Viber, 20 cents/appel, une première mondiale (finalement retirée jeudi soir). Nous comprenons leur panique, mais c’est trop tôt pour tourner la page, nous sommes en deuil. Notre colère est grande, elle est proportionnelle à leur incompétence.

 2  Je disais en titre avant-hier, que « le Liban part en fumée parce qu'ils ne sont pas capables de trouver 100 000 $/an pour assurer la maintenance de nos bombardiers d’eau ». « Ils » ce sont nos dirigeants, kelloun ye3né kelloun, il n’y en a pas un pour rattraper l’autre. L’objet du titre ne fait pas débat, c’est une certitude aujourd’hui. Non seulement j’en ai parlé dans un article du 6 mai 2014, mais en plus, il a été confirmé avant-hier par Ziad Baroud, sur les chaines LBCI, Al-Jadeed et MTV, ainsi que sur ses propres comptes sur les réseaux sociaux, mais aussi par un reportage accablant diffusé sur la chaine MTV hier.

 3  A l’époque, 2014, on parlait de 300 000 $, aujourd’hui, en 2019, de 450 000 $. Sachant que la garantie était incluse dans le pack d’achat et couvrait trois années (2009-2012), cela nous fait une fourchette de prix entre 100 000 et 150 000 $ l’année de maintenance, c’est ce que j’ai mentionné hier. 85 milliards $ de dette, 18 milliards de budget, 2 milliards pour la Défense, près de 100 000 $/an/député-ministre-haut fonctionnaire, et pourtant ils n’ont pas jugé utile d’affecter 100 000 $/an, dans les budgets adoptés entre 2013 et 2019, pour la maintenance de nos trois bombardiers d’eau, alors que le feu a dévoré entre temps près de 175 000 000 m2 de verdure ! C’est tout simplement consternant. On est même face à une négligence criminelle.

Au coeur de l'enfer des 140 foyers d'incendies qui ont ravagé le Liban,  du Nord au Sud, les 14 et 15 octobre 2019 (la région de Mechref dans le Chouf) - Photo Hussam Chbaro, Anadolu Agency

 4  Ce jeudi matin, l’heure n’est plus aux lamentations, mais aux interrogations. Pourquoi ? La question peut paraitre ridicule, tout le monde sait pourquoi. Oui, mais hélas j’ai une fâcheuse tendance à construire mes articles comme des plaidoyers ou des réquisitoires, sur des preuves. Après maintes recherches et de recoupements, j’ai fini par trouver la réponse, elle tient dans 50 secondes d’un enregistrement vidéo.

 5  Le président de la République libanaise a parfaitement raison de « demander l’ouverture d’une enquête sur les raisons pour lesquelles les hélicoptères de sauvetage et de lutte contre les feux ‘Sikorsky’ ont cessé de fonctionner depuis des années et déterminer les responsabilités ». Rien à dire, reste à savoir s’ « ils » laisseront l’enquête avoir lieu et aller jusqu’au bout. Dans cette déclaration Michel Aoun a également demandé « une inspection rapide des trois hélicoptères et la fourniture au plus vite des pièces de rechange nécessaires ». Les directives du général, haut commandant des forces armées libanaises, sont donc claires, enquête et réparation.

 6  A mon humble avis, cette enquête doit commencer par le témoignage de Ziad Baroud. Personnalité intègre sans l’ombre d’un doute, il était au ministère de l’Intérieur au moment de l’achat des hélicoptères. Les diverses déclarations de Ziad Baroud avant-hier sont fondamentales pour éclairer les Libanais dans ce nouveau scandale. L’ancien ministre a confirmé quatre choses :

. Primo, les hélicoptères Sikorsky ont été achetés grâces des dons privés (2009). Ils n’ont rien coûté à l’État et aux contribuables libanais. Zéro livre libanaise, zéro dollar. Ils étaient sous garantis, maintenance et pièces de rechange, pendant trois ans (2009-2012).

. Secundo, ces bombardiers d’eau, qui ont une capacité d’intervention totale de 13 000 litres d’eau à chaque largage, sont intervenus avec succès dans une douzaine de feux de forêts.

. Tertio, à défaut de maintenance, les appareils sont devenus hors service à partir de 2013. Et pourtant, entre 2013 et 2019, le Liban connaitra plusieurs incendies dévastateurs au cours desquels 175 000 000 m2 de verdure sont partis en fumée.

. Quarto, le montant de la maintenance des appareils, 100 000-150 000 $/an, est « ridicule », par rapport aux dégâts occasionnés par les feux de forêts et le coût de l’entretien de la pompeuse cour politique de la République libanaise. Président, premier ministre, chef du parlement, députés, ministres, hauts fonctionnaires et conseillers. N’oubliez pas ceux qui sont à la retraite.

. Quinto, le choix des hélicoptères Sikorsky est parfaitement adapté à la nature et à la géographie libanaise puisqu’il s’est fait sur RECOMMANDATIONS de l’armée de l’air libanaise (qui a mis par ailleurs des pilotes expérimentés à la disposition de la Défense civile), et du Bureau Veritas, une importante société de conseil et de certification basée à La Défense dans le Grand Paris.

 7  Il est donc clair du témoignage de Ziad Baroud, que les dernières déclarations de la ministre de l'Intérieur, Raya el-Hassan, comme du ministre de l'Environnement, Fady Jreissati, tendant tous les deux à faire croire que ces bombardiers d'eau sont inadaptés à nos besoins, comme pour justifier les graves négligences dont ils ont fait preuve, est faux et archifaux. En tout cas, ils sont en total contradictions avec celles de Ziad Baroud! Ainsi, les enquêteurs doivent écouter non seulement l'ancien ministre de l'Intérieur, mais aussi les hauts responsables de l'armée libanaise et du Bureau Veritas, ainsi que les deux ministres du gouvernement Hariri.

Voitures calcinées après les importants feux de forêts qui ont consumé diverses régions libanaises au début de la semaine - Photo Hussam Chbaro, Anadolu Agency

 8  Sauf votre respect, celui qui doit comparaitre devant la commission d’enquête, plus que quiconque, est Fady Jreissati. C’est un homme dynamique et plein d’énergie, mais grande gueule et trop bavard. Eh oui, on finit par créer de l’animosité et dire ce qu’il ne faut pas dire. Sourd aux appels des opposants aux barrages, décharges, carrières et incinérateurs, le ministre de l’Environnement a le culot de faire savoir récemment aux Libanais d’une manière hautaine et sur un ton agressif : « Je vous le dis, dorénavant tout citoyen libanais qui ne trie pas ses déchets chez lui, qu’il ne me fasse pas entendre sa voix. Je ne veux pas l’entendre râler à propos de l’État, des déchets ou des crises. Qui trie peut me demander des comptes. Qui ne trie pas, qu’il ne nous fasse pas étendre sa voix. » En neuf mois au ministère de l’Environnement, Fady Jreissati n’a fait aucune campagne de sensibilisation des Libanais ni à la diminution du volume des déchets ni au recyclage. Pire encore, il est tellement haut perché dans sa tour d’ivoire qu’il ne sait pas qu’en bas sur le terrain aux quatre coins du territoire libanais, il n’y a pratiquement pas de bennes pour trier les déchets et que la filière de recyclage au Liban, n’est pas digne de ce nom, elle est quasi inexistante.

Les 50 secondes accablantes pour le ministre libanais de l'Environnement, pris en flagrant délit de gaspillage de l'argent public et de négligence dans la maintenance des trois hélicoptères bombardiers d'eau Sikorsky que détient le Liban. L'enquête devra déterminer qui sont ses complices. Reportage de Joyce Akiki, MTV (entre 4:38 et 5:28)

 9  Le moment de vérité, Acte I : Fady Jreissati, première bêtise (4:38-4:99). Alors qu’il était en tournée dans le Chouf, hier, une reporter de la MTV le rattrape et le met devant la caméra afin de s’expliquer. Il tente une première manœuvre de diversion pour échapper à ses responsabilités. « C’est surement quelqu’un qui a mis le feu. Je vais agacer certains avec ce que je vais dire, mais à un certain moment il faut condamner le pyromane à mort. Je sais qu’il y a des gens contre la peine de mort, mais je ne sais pas qu’est-ce qu’on peut faire (d’autre) pour arrêter ce crime ! » Walao, wein rassak ya fadi, on peut par exemple acheter des pièces de rechange pour les Sikorsky. Ah mais croyez-moi, sa tête est vraiment ailleurs.

 10  Le moment de vérité, Acte II : Fady Jreissati, deuxième bêtise (5:00-5:10). Se sentant coincé et n’ayant plus de marges de manœuvres, ba2 el ba7sa. Son aveu est accablant. « Ils vont en Espagne pour inspecter les avions que nous sommes en train d’acheter. Cela fait deux mois que nous travaillons dessus. Ces avions bénéficient des meilleures technologies disponibles. » Smallah 3leik, el 3adra te7mik ! Ainsi, de l’aveu même du ministre de l’Environnement, « ils » sont en train d’acheter de nouveaux avions, voilà pourquoi « ils » ne sont absolument pas motivés pour maintenir les bombardiers d’eau achetés en 2009 opérationnels ! L’enquête déterminera qui sont les « ils » qui avaient prévu de se rendre en Espagne pour inspecter les avions à acheter : le ministre de la Défense, Elias Bou Saab (pour qui les incendies sont les œuvres d’Israël, ah si, il l’a dit !), la ministre de l’Intérieur, Raya el-Hassan (pour qui les Sikorsky sont inadaptés et coutent cher en maintenance, ah si, elle le pense !) ou le Premier ministre lui-même, Saad Hariri (qui a totalement zappé le sujet des Sikorsky, ah si, il a osé) ? De hauts fonctionnaires ? De quel ministère ? Des conseillers ? De quel ministre ? Le peuple libanais veut des réponses.

 11  Le moment de vérité, Acte III : Fady Jreissati, troisième bêtise (5:10-5:27). La journaliste enchaine sur une autre question plus banale : « On se demande où est le ministre de l’Environnement. Est-ce qu’il dort ? Il n’y a personne pour répondre à son téléphone. Peux-tu nous dire ce que tu as fait hier ? » L’air agacé, le jeune ministre s’énerve : « Et si les politiciens viennent et se tiennent sur place, est-ce que le feu s’éteindra ? Est-ce que le feu s’éteindra si je viens et je dénonce ce qui se passe ou si nous revenons tous au travail pour trouver les fonds nécessaires ?... Je leur ai dit, il me faut 8 millions de dollars pour acheter des avions ! » Rideau, la messe est dite.

 12  D’après ses propres aveux encore une fois, nous savons que Fady Jreissati a pris contact avec l’armée libanaise au sujet des Sikorsky il y a au moins 5 mois déjà. Il est donc parfaitement informé du problème de ces bombardiers d’eau et du coût de leur maintenance. Il est nu et il ne peut donc pas se cacher derrière la feuille de vigne. Sa décision d’acheter de nouveaux avions est prise en pleine connaissance de cause. Il est pleinement responsable.

 13  Pour se rendre compte du comportement irresponsable du ministre de l’Environnement, une comparaison surréaliste. Imaginez que votre couple est lourdement endetté, à hauteur de 850 000 000 $. Vous avez bien lu, il s’agit de huit cent cinquante millions de dollars, c’est énorme. Je ne sais pas ce que vous avez fait pour en arriver là ! Vous vous baigniez dans du Dom Pérignon, vous fumiez les Montecristo à deux mains, vous achetiez du Petrossian à la tonne, vous portiez du Chanel pour jardiner, vos rejetons s’amusaient à jeter leurs Porsche contre les poteaux électriques ? Je ne sais pas pour vous, mais pour le Liban je sais, les dirigeants de ce pays dépensaient l’argent public sans compter, contrairement à ce qu’ils faisaient avec leur propre argent. Toujours est-il que cette voiture que vous avez achetée il y a quelques années pour 160 000 $, est tombée en panne un beau matin. Bonne nouvelle, votre garagiste, un honnête homme, il y en a que trois au Liban (c’est pour vous dire la chance que vous avez), vous annonce qu’elle ne demande que 1 000 $ de pièces détachées pour la rendre de nouveau fonctionnelle. Mais, votre mari ne veut pas en entendre parler. Sma3 qcha3, rien à faire. Il décide de laisser le véhicule rouiller au fond du garage, alors qu’il sait parfaitement que cela vous oblige à prendre les bus de fortune pour aller à votre travail et à subir la lourdeur et le harcèlement de la faune libanaise. Et le revoilà à la charge un beau matin, pour vous annoncer qu’il compte acheter un 4x4 flambant neuf pour 80 000 $ ! Nous sommes face au même ordre de grandeur : une dette à 850 000 000 $, un achat à 80 000 $ et une réparation à 1 000 $. Alors dites-moi, qu’est-ce que vous auriez fait ? A mon avis, divorcé.

Invité de l'émission Menna w Jerr sur la chaine MTV, en plein scandale des Sikorsky le 16 octobre, Fady Jreissati, fait croire qu'il regrette "beaucoup" d'avoir accepté d'être ministre de l'Environnement, pour diverses raisons et depuis 6 mois déjà, sous-entendant qu'il se sacrifie pour le Liban! Foutaises. Par contre, il ne regrette "absolument pas" d'avoir insulté les Libanais en décrétant que ceux qui ne trient pas, n'ont pas droit à la parole, "ma yesam3ouné sawtoun", alors que la filière de recyclage au Liban est archaïque. Aujourd'hui, après le scandale des Sikorsky, c'est lui qui doit "yi sedd bouzo wou ni3o, wou ma yisamme3na sawto". "Hajé yi rabbé7na jmilé" qu'il la ferme et démissionne !

 14  Il a fallu moins d’une minute pour connaitre une grande partie de la vérité sur les nombreuses défaillances de l’État libanais qui ont conduit à ce lundi noir. D’ores et déjà on sait des propres aveux de Fady Jreissati, qu’il a lui-même pris la décision de ne pas assurer la maintenance des hélicoptères bombardiers d’eau, pour 100 000 $/an, afin d’acheter de nouveaux avions bombardiers d’eau, pour 8 000 000 $ ! Fady Jreissati doit non seulement comparaitre devant la commission d’enquête, mais il doit être accusé de gaspillage de l’argent public et de négligence ayant eu de graves conséquences à tous les niveaux, humain, animal et environnemental. Il est pris en flagrant délit. Reste à savoir, qui sont ses complices ? Pourquoi ce choix aberrant ? Y a-t-il eu corruption ? Une chose est sûre et certaine, ce gaspillage abject de l’argent public nécessite une enquête plus approfondie et des sanctions exemplaires.

En attendant, s’il y a quelqu’un qui ne doit plus nous faire entendre sa voix, lézim yi sedd bouzo wou ni3o wou ma yisamé3na sawto, c’est bien le ministre libanais de l’Environnement, Fady Jreissati, un homme arrogant et antipathique, à qui on peut décerner le noble titre d’Imposteur de la République libanaise. Bienvenue au club. Mais vous vous attendez à quoi de la part de quelqu’un qui a eu la plus extraordinaire promotion de tous les temps, passer du secteur de l’immobilier au ministère de l’Environnement, une première mondiale ? Dans n’importe quel pays normal, ce scandale fera tomber le ministre qui l’a provoqué, par démission ou par limogeage. 

mardi 15 octobre 2019

Le Liban part en fumée parce qu'« ils » ne sont pas capables de trouver 100 000 $/an pour assurer la maintenance de nos bombardiers d’eau ! La honte (Art.651)


Lundi restera comme une journée noire dans l'histoire du Liban. Notre pays a fait face à 140 feux simultanés pour une grande partie, de Jezzine au Akkar, de Bint Jbeil à Jbeil, de Sour à Dénniyé, Marjeyoun à Aley, du Metn à Nabatiyé, du Chouf au Kesrouan, etc. Il y a des morts, des blessés, des compatriotes terrorisées, des dégâts considérables dans les maisons et les voitures, et beaucoup de questions en suspens. On a demandé de l’aide à Chypre. La Grèce et la Jordanie ont proposé de nous donner un coup de main. Les conditions climatiques étaient extrêmes. Il a fait chaud, sec et il y avait du vent. Qu’importe les causes, le résultat et les conséquences sont les mêmes, il y a eu défaillance et le Liban n'est que désolation ce matin. Il a fallu le retour de la pluie mardi, pour permettre aux pompiers libanais de venir à bout de cette série d'incendies. Cela n'empêchera pas le questionnement des dirigeants libanais sur cette catastrophe inédite.

Le Liban brûle parce ses dirigeants ne sont pas capables de trouver 100 000 $/an pour assurer la maintenance de trois hélicoptères-bombardiers d'eau Sikorsky achetés en 2009, hors service depuis 2014. Notez qu'une partie des photos impressionnantes qui circulent concernent des feux survenus en Espagne, Grèce, Amazonie et Californie, et non au Liban. La gravité de la situation ne justifie pas ce manque de professionnalisme. 

 1  La première question qui revient sur toutes les lèvres ce mardi matin est celle de savoir pourquoi nous n’avons pas des avions pour éteindre les feux de forêts qui consument RÉGULIÈREMENT notre patrimoine écologique ? En réalité, c’est faux, nous en avons. J'en ai parlé en long et en large, souvenez-vous, à l’occasion d’un important incendie survenu dans la région de Baabda en mai 2014 déjà. Ce sont les fameux « Sikorsky ». Il y en a trois d’une capacité d'intervention totale de près de 13 000 litres d’eau à chaque largage, ce qui n’est pas si mal sachant que la Méditerranée n’est qu’à quelques minutes de vol de n’importe quel coin du territoire libanais. Eh bien, chers compatriotes et amis du Liban, figurez-vous que nos bombardiers d'eau n’ont pas pu décoller hier, pas plus qu’il y a cinq ans, faute de maintenance régulière.

 2  Les Sikorsky sont des hélicoptères militaires de fabrication américaine dont certains modèles civils sont utilisés dans la lutte contre les incendies. Ils ont été acquis par la Défense civile à l'été 2009 pour 16 millions de dollars sur des recommandations de l'armée de l'air du Liban et du Bureau Veritas, une société de conseil et de certification. Ils ont été payés grâce à des dons personnels, Saad Hariri assurant la moitié du montant, des hommes d'affaires l'autre moitié. C'est à croire que l’Etat libanais est très regardant sur ses dépenses ! Quelle mascarade. Pour des raisons évidentes et pratiques, notamment en ce qui concerne le pilotage de ces appareils, les Sikorsky ont été confiés à l’armée libanaise. Ils ont été utilisés avec succès contre une douzaine de feux de forêts survenus entre 2009 et 2012. MAIS à l’expiration des trois années de maintenance et l'épuisement du stock de pièces détachées, inclus dans le pack d’achat, càd en 2012, les hélicoptères sont devenus progressivement HS, hors service. Bienvenue au Liban.

 3  Avant de vous énerver, encore un détail, évoqué déjà dans mon article de 2014. Aussi incroyable que cela puisse paraitre, il ne faut qu’entre 100 000-150 000 $/an pour maintenir ces hélicoptères opérationnels. Ziad Baroud, l'ancien ministre de l'Intérieur, l'a confirmé aujourd'hui aux chaines Al-Jadeed, LBCI et MTV : il faut compter autour de 450 000 $ pour la maintenance, en omettant de bien préciser que c'est pour trois ans. Toujours est-il qu’on n'a jamais réussi à réunir la somme nécessaire.

Notre dette publique est de 85 milliards de dollars, mais on n’a pas trouvé 100 000 $ pour nos hélicoptères-bombardiers d’eau ! Eh oui, le budget de l’Etat libanais est de 18 milliards $ pour 2019, mais on ne trouve pas 100 000 $ pour pouvoir éteindre nos feux de forêts ! Qu’est-ce qu'on peut dire encore, le budget libanais de la Défense pour l’année en cours est de près de 2 milliards $, mais on a beau cherché, on ne pourra pas avoir 100 000 $ pour combattre efficacement les flammes. On n’a même pas trouvé un pauvre richissime homme d’affaires ayant compris que les richesses de ce monde restent dans ce monde, qui soit prêt à combler le déficit de l’Etat. Les feux ravages nos montagnes pendant que les hélicoptères bombardiers d'eau rouillent sur une base aérienne de l'armée libanaise. Il n'y a pas à dire, notre pays dans sa composante publique comme privée est un désastre.

Les informations datant de l'époque où le même problème s'est posé comme aujourd'hui, lors de l'incendie de Baabda en mai 2014, que j'ai évoquées dans un article il y a cinq ans, parlaient d'un montant global pour la maintenance de l'ordre de 300 000 $. Aujourd'hui, l'ancien ministre de l'Intérieur parle d'un montant de 450 000 $ sur trois ans. D'où une fourchette de prix pour la maintenance qui se situe entre 100 000 et 150 000 $/an, un chiffre ridicule par rapport aux dégâts occasionnés par les feux de forêts et comparé à ce que coutent les dirigeants du Liban au peuple libanais. 

 4  Tout est dans mon article du 6 mai 2014. Pour bien souligner le ridicule de la situation, je lui avais donné ce titre sarcastique : « Après le scandale de l’incendie de la forêt de Baabda : un député en moins à entretenir permettrait la maintenance à vie des Sikorsky ». On ne m’a pas écouté ! Eh oui, chers compatriotes-contribuables, un député nous coûte à peu près 100 000 $/année de mandat. Le hasard des chiffres, c''est le même ! Il fallait simplement qu’un de nos représentants se sacrifie pour doter le Liban de Sikorsky opérationnels à vie ! On en a 128 en mandat. Etant donné la performance qui laisse à désirer, on avait l’embarras du choix. Et vous ne savez pas la nouvelle, on va passer à 134 députés aux prochaines législatives ! Et toujours rien pour nos Sikorsky. Quelle bande de nases ! Comptez aussi les ministres en activité. Mais également, les députés et les ministres à la retraite, ainsi que les hauts fonctionnaires et les innombrables conseillers dans les domaines du gaz, de l’électricité, des barrages, de l’économie, des déchets, des palabres, wa 2art el 7aké wou tébwiss el lé7é wa hallouma jara.

 5  Aux dernières nouvelles, le Premier ministre libanais, Saad Hariri, n’a pas jugé utile de commenter les incendies sur Twitter. Et pourtant, il est bavard d’habitude. Il s’est contenté de déclarer aux médias que l’Etat remboursera les sinistrés ! Michel Aoun a pris l’affaire plus au sérieux, il a ordonné une enquête pour savoir pourquoi nos Sikorsky sont restés cloués au sol. Comme si les Libanais l'ignoraient encore. Ce qu’il faut ce sont des sanctions contre tous les descendants d’autruche qui se sont succédés entre 2012 et 2019. Au fait, si le président de la République avait annulé son dernier voyage stérile à New York, accompagné d’une 7achiyé de 65 personnes à ce qu’on dit (on n'a jamais su le chiffre exact, c'est un secret d'Etat), on aurait eu des Sikorsky opérationnels jusqu’à la fin de son mandat, au moins !

Le président de la République Michel Aoun demande l'ouverture d'une enquête sur les raisons de cette grave défaillance. Comme si les Libanais n'avaient pas déjà la réponse !

 6  Pour la ministre de l’Intérieur, Raya el-Hassan, l'explication se trouve dans le fait que les Sikorsky ne sont peut-être pas adaptés au Liban et par le coût élevé de la maintenance. Même son de cloche du côté du ministre de l'Environnement, Fady Jreissati, qui pense que les hélicoptères spécialisés ont de gros moteurs qui les rendent impropres à la lutte contre les feux de forêts. Smallah wou yékhzil 3ein, dix pour s’en rendre compte. La belle excuse ! Alors pourquoi les avoir achetés ? Hassan était au pouvoir à l’époque, aux Finances même. Jreissati était trop pris par la gestion de sa société immobilière.

En fait, ce que les deux ministres ont dit est faux et archifaux. Les Sikorsky ont été choisis sur recommandations de l'armée libanais et du Bureau Veritas ! On a préféré ces hélicoptères-bombardiers aux avions-bombardiers comme les Canadairs, parce que justement, ils étaient plus adaptés à la nature et la géographie libanaises. Quant au coût de la maintenance, vu les chiffres évoqués précédemment, les deux ministres ne savaient vraiment pas de quoi ils parlaient.

Cela étant dit, la palme d'or de l'ânerie du siècle revient sans partage au député Mario Aoun (originaire de la région de Damour): « Ces feux posent de gros points d'interrogation, notamment pour ce qui est de savoir comment se fait-il qu'ils ne concernent que les villages et régions chrétiennes précisément ! » C'est pour vous dire, fumer sa moquette en plein feu de forêt n'est pas très conseillé.

Pour l'armée libanaise, à l'heure actuelle il n'y a rien qui puisse accréditer la piste criminelle, évoquée entre autres par le ministre de l'Environnement, Fady Jreissati, et les députés Mario Aoun et César Abi Khalil

 7  Autre chose qui m’a frappé en visionnant les reportages de la MTV, c’est d’apprendre du chef de la Défense civile, qu’il y a des zones minées, donc inaccessibles aux pompiers. Non mais qu’est-ce qui justifie que 30 ans après la fin de la guerre, il y a encore des mines dispersées sur le territoire libanais, au Chouf, comme à Sannine ou au Sud-Liban ? Rien à part la défaillance de l'Etat libanais.

 8  Hélas, la lutte contre les feux de forêts est un combat désespéré. 140 feux à éteindre hier au Liban, c’était une mission impossible, même si nous avions les moyens de la Grèce, du Portugal, du Brésil ou de la Californie. Mais ce n’est pas une raison pour baisser les bras. Il faut agir à tous les niveaux, aussi bien publics que privés, pour être mieux préparé à l'avenir.

. En amont : obliger les municipalités à débroussailler les forêts régulièrement au lieu de gaspiller l'argent des contribuables sur des projets sans intérêt, intégrer les gardes forestiers reçus au concours d'Etat mais dont l'embauche est bloqué à cause du déséquilibre confessionnel, encourager le retour des bergers et des troupeaux comme autrefois, nettoyer la nature libanaise, ramasser les bouteilles/déchets, virer un député du Parlement afin d'assurer la maintenance de nos hélicoptères-bombardiers d’eau, acheter des camions de lutte contre les feux, ramener l’eau dans les régions menacées, installer des bornes à incendie dans les régions sensibles, tracer des chemins de terre pour les camions de pompiers dans les forêts (petits et non goudronnés !), donner plus de moyens à la Défense civile, mobiliser les hommes et les femmes, etc.

. En aval : punir les pique-niqueurs qui laissent leurs déchets dans la nature, interdire le camping sauvage, interdire le barbecue dans la nature, cadrer la production de charbons de bois (mache7ra), sanctionner les pyromanes-psychopathes et condamner sévèrement les pyromanes-promoteurs.

Un hélicoptère Sikorsky au-dessus d'un avion Cessna sur une base de l'armée libanaise (2009)

 9  La lutte contre la catastrophe des feux de forêts n’est pas uniquement une affaire d’Etat, c’est aussi l’affaire de toutes et de tous. Trois réflexions.

. Primo, la construction de sadd Bisri au Sud-Liban est actuellement en train de détruire 6 000 000 m2 de prairies et de forêts de l’une des régions les plus belles et les plus préservées de notre pays. Par comparaison, on estime que les incendies détruisent chaque année entre 14 et 34 millions de mètres carrés de forêts (25 millions m2 étant la moyenne entre 2006 et 2018). Les destructions volontaires de Bisri, représentent entre la moitié et le cinquième des destructions involontaires par le feu (le quart de la moyenne annuelle) ! Au fait, les arbres, vous les préférez comment, crus à la tronçonneuse ou carbonisés par les flammes? Halte à la tartufferie, qui est favorable à la construction de cet aberrant barrage -dans une zone hautement sismique alors que tout le réseau de distribution de l'eau au Liban est vétuste et fuit- mais qui vient verser des larmes de crocodiles sur les incendies du Mont-Liban ce matin, qu’il soit responsable ou citoyen, « ma yisame3na sawto el yom », yi sedd ni3o wou bouzo.

. Secundo, quelle que soit l’ampleur de la désolation, nous devons nous mobiliser toutes et tous et mettre en œuvre les moyens publics et privés nécessaires afin de reboiser les régions ravagées dans les plus brefs délais. Mais aujourd’hui, au-delà de cette évidence, chaque Libanais doit se demander, quel est son bilan d’arbres ? Personnellement, j’ai mon petit bois, avec des chênes, deux cèdres du Liban et un Séquoia géant. Plantons ce que nous voulons, mais plantons quelque chose, dans un jardin ou sur un trottoir, en pleine terre ou dans un grand pot, olivier, vigne, noyer, cerisier, poirier, pommier, oranger, avocatier, amandier, pin, genévrier, platane d'Orient, peuplier d'Italie, plaqueminier du Japon, et j'en passe et des meilleurs. Qui n'a pas de jardin ou de terrasse, peut faire un don aux organisations impliquées dans le reboisement du Liban ou faire pression sur la municipalité de Beyrouth par exemple, pour qu'elle arrête de tailler les arbres d'ornement des trottoirs en de grotesques boules décoratives !

. Tertio, si nous en sommes là, c’est parce qu'une frange de la population libanaise, responsables comme citoyens, méprise les arbres, les vallées, les prairies et les montages. Ils ne voient dans la terre qu'une surface à construire ! Ils ne sont affectés et effrayés que par l'idée que leurs propres biens partent en fumée. Hélas, c'est la triste réalité dans notre pays. Il est donc temps de prendre conscience de l’importance des arbres et de la faune pour les êtres humains et cesser de les considérer comme des ennemis pestiférés, qu’il faut éloigner des habitations, couper, tailler, mutiler et déraciner. Les arbres constituent les moyens les plus efficaces pour purifier l'air que nous respirons, lutter contre le principal gaz à effet de serre (le dioxyde de carbone, CO2), et freiner le réchauffement climatique irréversible de la Planète bleue. Dans cette optique, je profite de drame pour partager de nouveau avec vous ce rêve qui est parfaitement à notre portée, que toutes les rues et routes du monde soient bordées d’arbres ! Fermons les yeux et pensons-y un instant, ça sera le paradis sur Terre. Il va falloir commencer quelque part. Et pourquoi pas au Liban à la suite de cette catastrophe?  

mercredi 2 octobre 2019

Le scoop du New York Times sur Saad Hariri : l’enquête farfelue de Ben Hubbard, chef du bureau du Times à Beyrouth (Art.646)


Commençons par les certitudes. Selon le New York Times du 31 septembre -oui je sais, mais l'information est tellement surréaliste que je tiens à le signaler d’emblée !- Saad Hariri aurait eu des relations extra-conjugales avec une mannequin sud-africaine pour se consoler de son éloignement du grand Sérail et lui aurait offert plus de 16 millions de dollars pour ses bons et loyaux services, « chauffer l'appareil », comme disait le sympathique Chirac.

La bonne nouvelle est que Saad Hariri est un homme normal, il aime les femmes à la poitrine généreuse. On s'en doutait, mais c’est définitivement confirmé. La mauvaise, c'est que la femme en question est blonde, comme dans les blagues. Pire, il y aurait deux blondes sur le coup. Pire encore, Saad Hariri ne serait pas le seul homme en lice. Et du coup, les premiers éléments de ma contre-enquête laissent penser qu’ils sont au moins quatre dans cette histoire qui s’est déroulée sur l’une des 115 îles de l’archipel des Seychelles. Ça fait beaucoup de monde pour deux têtes d'affiche ! Récit.

Photo : Bilal Hussein, Associated Press

La première chose qui frappe dans l’article de Ben Hubbard, c’est son inconsistance. 9 000 caractères espaces compris, et pourtant, mis à part quelques infos basiques, l’essentiel ne dépasse pas ce titre racoleur : « Le Premier ministre libanais a donné 16 millions de dollars au modèle sud-africain ». Le chef du bureau du Times à Beyrouth est passé tellement à côté de son article qu’à la fin de la lecture, on ne sait même pas où se situe le problème au juste ! Au moins dans les magazines people, on peut se rincer l’œil au passage. Pas ici, rien, même pas une photo de cette parfaite inconnue par qui le scandale arrive, Candice van der Merwe. Que dalle, on est obligé de faire le boulot soi-même pour découvrir la platitude du personnage et douter du montant, pour ne pas dire de toute l'histoire. Par contre, on a bel et bien une photo du couple Hariri sur le perron de l’Élysée ! Ben Hubbard a dû bien sentir que ça le piquait sous les aisselles et s’est justifié sur Twitter : « La relation d'Hariri m'intéresse moins que l'argent. 16 millions de dollars, c'est une somme énorme ». Sans blague ! People le NYT ? Il lui arrive, mais sans oser aller jusqu’au bout.

Ben Hubbard nous explique que « Mme van der Merwe avait 20 ans. Elle est apparue dans des calendriers de promotion de boissons énergisantes et de maillots de bain, mais son revenu annuel déclaré n’avait jamais dépassé 5 400 $ (...) Puis, en mai 2013, ses avoirs ont soudainement grimpé en flèche, grâce à un virement de 15 299 965 dollars d'une banque libanaise. » Effectivement, c’est louche. « Le transfert serait probablement resté secret si la somme importante n'avait pas suscité de suspicion de la part des autorités financières et fiscales sud-africaines. » Intéressant.

« ‘Je t'aime mon Saad :)’ a écrit Mme van der Merwe dans un courriel à M. Hariri dans lequel elle fournissait les détails de son compte bancaire afin qu'il puisse transférer l'argent, en lui disant que c'était pour qu'elle puisse acheter une propriété. L'argent a atterri sur son compte peu de temps après. » Appréciez les amis le travail d’investigation et la précision ! Aucune trace de l’email bien entendu, mais le journaliste américain prend la peine de renvoyer les lecteurs vers un jugement de la Cour suprême sud-africaine datant du 28 mai 2015. 27 pages et pourtant, le nom de Hariri n’est cité nulle part. Le document dit autre chose de beaucoup plus intéressant, j'y reviendrai. Les lecteurs du NY Times doivent se contenter de « lors de procès ultérieurs, elle a affirmé que l'argent lui avait été donné sans conditions et avait identifié son bienfaiteur comme étant M. Hariri. » Quels procès ultérieurs ? Au pluriel svp ! Où, quand et comment ? Et dire que certains refusent encore de croire en Dieu ! « Le New York Times n'a pas pu joindre Mme van der Merwe, mais deux de ses anciens avocats, son avocat actuel et son père, qui l'a représentée devant un tribunal fiscal, ont refusé de commenter et de la convaincre de nous accorder une interview ». C’est de l’investigation de haut niveau !

Selon le quotidien américain, Saad Hariri aurait rencontré la jeune mannequin de 19 ans aux Seychelles dans un complexe luxueux réservé aux riches où « les modèles sont recrutés pour donner un sentiment de glamour et d'exclusivité (...) Il leur était interdit de prendre des photos », comme par hasard. « Mme van der Merwe a passé quatre jours à la station balnéaire... et a noué des liens avec des personnes qu'elle a rencontrées en raison de son ‘mode de vie sain’ et d'autres qualités. ‘On m'a également dit que j'avais une personnalité très attachante’ a-t-elle déclaré... Elle a volé en classe économique. Plus tard, elle a été surclassée en première ou en classe affaires. » Une enquête palpitante, mais rien pour l’étayer.

De retour au Cap, après « un voyage en mars 2013... Un concessionnaire lui a rapidement demandé de prendre une nouvelle Audi R8 Spyder, qui avait été payée et enregistrée à son nom. Elle a également reçu deux nouveaux téléphones portables, dont un avec itinérance internationale, et un Land Rover Evoque. » Itinérance internationale, impressionnant. Là aussi, sous-entendant que c’est le gros pigeon Hariri qui a été plumé, alors que son nom ne figure pas dans le jugement publié par le journaliste, soit redit au passage.

Et ce n’est pas tout. Alors que la jeune femme est enlisée dans ses problèmes fiscaux, où « les autorités ont perçu l'impôt sur le revenu sur cette somme, ont gelé les avoirs de Mme van der Merwe et ont nommé un curateur chargé de les superviser jusqu'à ce que l'affaire soit réglée », relisez la phrase pour bien se mettre dans la peau de notre pigeon, Ben Hubbard nous explique le plus sérieusement au monde que « M. Hariri est intervenu à nouveau, envoyant à Mme van der Merwe un million de dollars supplémentaire pour l'aider à couvrir ses frais juridiques et de subsistance, selon des documents judiciaires ». Et toujours aucune trace ni des virements ni des documents judiciaires, à part comme je l’ai précisé précédemment, un jugement datant de 2015 où le nom de Hariri n’est pas cité.

« Elle a conclu un règlement avec les autorités fiscales en 2016, recours contre lequel elle a fait appel l'année dernière (càd 2018). Un juge a rejeté cette affaire ce mois-ci (septembre 2019). » Incompréhensible ! Non mais, elle conclut un accord, puis fait appel, c’est c’là oui, une première judiciaire au niveau mondial. « En janvier (on ne comprend pas bien si c’est en 2018 ou 2019), elle a poursuivi les autorités gouvernementales réclamant 65 millions de dollars de dommages et intérêts (...) Ces documents ont rendu public le rôle de M. Hariri dans l'affaire cette année (2019)... Elle a également déclaré que les procès et la publicité qui s'y rapportait avaient causé un préjudice irréparable à sa carrière et avaient rompu ses liens avec M. Hariri (...) ‘La relation de la demanderesse avec M. Hariri a été résiliée, ce qui a entraîné la perte d'avantages financiers qui lui auraient été attribués si elle avait été autorisée à perdurer sans ingérence extérieure’, indique la poursuite. »

Je résume le raisonnement du journaliste américain : notre pigeon voyageur envoie un million de dollars pour payer les frais judiciaires de la potiche (dont les démêlés avec le fisc sud-africain dateraient d’après un article sud-africain de novembre 2013), mais se ravise ultérieurement et rompt avec elle, à cause des procès et des publicités faites autour. Lent à réagir cheikh Saad ! Euh, c’est bancale Ben, ça ne tient pas la route. Tout cela balancé sans documents à l’appui, sans preuve, sans lien, sans rien, à part encore une fois, un jugement d’appel de la Cour suprême datant de 2015 où le nom de Saad Hariri n’est pas cité.

Le site sud-africain 2OV, sur lequel se basent certains médias pour relayer l'affaire, semble confondre la dénommée Candice van der Merwe (photo ci-dessus, calendrier pour For Him Magazine) avec Candice Jean (photo ci-dessous), en affirmant qu'il s'agit de la même femme, alors que tout semble indiquer qu'il s'agit de deux femmes différentes

« Je n'ai jamais vu un cas de ce genre dans ma carrière. Pas des rumeurs. Pas des ouï-dire. Tout est détaillée dans des centaines de pages de documents judiciaires d'un continent complètement différent. » Ce sont les termes exacts du lancement du scoop de Ben Hubbard sur Twitter. Disons qu'on est dans le superlatif de l'autosatisfecit le plus grotesque de l'histoire de l'orientalisme journalistique. Le dernier article du chef du bureau du New York Times à Beyrouth, est le moins qu’on puisse dire, bâclé.

Ben Hubbard a inséré cinq liens hypertextes renvoyant les lecteurs vers diverses références sur internet : « Les autorités libanaises déclarent l'état d'urgence économique », la « Fortune des milliardaires #1561 Saad Hariri » du magazine Forbes, « Le procès de l'assassinat du premier ministre libanais s'ouvre en l’absence des accusés » à La Haye, « Alors que le Hezbollah fait son entrée au gouvernement libanais, des craintes au sujet de la réaction des États-Unis » et « Une interview promotionnelle de Candice van der Merwe en bikini pour le calendrier FHM de 2011 » (For Him Magazine). Aussi curieux que cela puisse paraitre, le chef du bureau du New York Times à Beyrouth n’a pas jugé utile, malgré la gravité des accusations lancées dans un moment difficile pour le Liban, de donner un seul lien ou une malheureuse référence qui permet de vérifier ses allégations. Rien à part un lien qui renvoie au jugement d'appel de la Cour suprême sud-africaine où je le répète pour la énième fois, le nom de Saad Hariri n’est pas cité. Qu’est-ce qui pourrait justifier ce manquement professionnel ? Rien. Alors si cela n’est pas un travail bâclé et de l'irresponsabilité, je me demande ce que ça pourrait être !

« Je n'ai jamais vu un cas de ce genre dans ma carrière. Pas des rumeurs. Pas des ouï-dire. Tout est détaillée dans des centaines de pages de documents judiciaires d'un continent complètement différent. » Ce sont les termes exacts du lancement du scoop farfelu par Ben Hubbard sur Twitter. Disons qu'on est dans le superlatif de l'autosatisfecit le plus grotesque ! Mis à part les copier-coller d'articles parus dans les médias sud-africains, le chef du bureau du NYT à Beyrouth n'a même pas lu le jugement de la Cour suprême d'appel d'Afrique du Sud datant du 28 mai 2015 où le nom de « Saad Hariri » n'y figure pas mais qui mentionne celui d'un certain « Mohamed Rawas ». Tiens, moi aussi, je n'ai jamais vu un cas de genre dans ma carrière ! 

Une petite recherche dans la galaxie d’internet, permet de découvrir très rapidement que tous les détails du contenu du « scoop » de Ben Hubbard publié par le prestigieux New York Times se trouvent texto dans plusieurs petites articles publiés dans des médias sud-africains. Il n'a fait que du copy-paste.

• Un d’entre eux est paru le 4 décembre 2018 dans un petit média sud-africain de news et de radio on-line, 2OV, 2oceansvibe, créé par un dénommé Seth Rotherham. C’est un blogueur-business man d’Afrique du Sud, qui gère en parallèle un restaurant, « Café du Cap » dans le quartier central des affaires de la ville, des appartements dans le centre-ville, et une cabane et une tente de luxe dans un endroit paumé en montagne, « Cabine du Cap ». Il a été rédigé par une dénommée Jasmine Stone. Il cite le nom de Hariri sans preuve. La journaliste-bloggeuse a déjà écrit une note sur le sujet, le 18 février 2014, sans citer Hariri. Jasmine Stone vient de publier aujourd’hui même le 2 octobre 2019, un nouvel article sur l’affaire reprenant l’essentiel de celui publié par Ben Hubbard dans le NY Times le 30 septembre 2019, qui reprend ce qu’elle a elle-même publié le 4 décembre 2018. On croit rêver. C’est c’là oui, ils tournent en rond et prennent les gens pour des cons.

Il y a une autre surprise,. En lisant les articles de 2OV, on découvre que la dénommée « Candice van der Merwe » serait devenue « Candice Jean, comme l'ont rapporté certains médias », et en plus, brune depuis quelques mois. Bizarre, à bien regarder, on s’aperçoit que dans les diverses photos et vidéos publiées sur le site, celle qui est supposée être la même femme, a des traits de visage totalement différents. Pire encore, il ne faut pas beaucoup de temps à un œil attentif pour remarquer que les mensurations de « Candice van der Merwe » et de « Candice Jean » ne sont absolument pas les mêmes et leurs grains de beauté ne sont pas aux mêmes endroits, ils se baladent sur ce joli corps en jouant au cache-cache ! Il n’y a pas de doute il s’agit de deux femmes différentes. Cela résume bien le sérieux de ces articles sur lesquels s’est basé le New York Times pour faire de la broderie, sans les citer en plus, ce qui peut passer pour du plagiat. Ah si, et c'est peut-être de cette façon que le quotidien américain nous informe sur d'autres sujets internationaux beaucoup plus graves !

Contrairement à ce qui est présenté par beaucoup de médias sud-africains et internationaux, comme 2OV aujourd'hui et dans le passé, tout semble indiquer -des traits du visage, aux mensurations, au tatouage, au nombre et à l'emplacement des grains de beauté- que Candice-Jean van der Merwe et Candice Jean sont deux femmes différentes. Capture d'écran de la vidéo "The Full Story with Candice Jean"

Candice Jean, qui semble être confondue avec la mannequin prise dans la tourmente médiatico-judiciaire Candice van der Merwe, a un tatouage en arabe "عائلة" (famille) sur l'avant-bras. Encore une énigme qui sème le doute !

• Un autre article est paru aussi le 4 décembre 2018 dans City Press, un « journal dominical » sud-africain pour l’édition imprimée présent quotidiennement en ligne. Il est écrit par un dénommé Hendrick Hancke. Ben Hubbard a fait pratiquement du copier-coller, sans citer le journal sud-africain. Il est évident qu’il s’agit de plagiat, sauf s’il en avait l’autorisation. Dans tous les cas, l’article en question ne fournit aucune preuve à l’appui, que des allégations, les mêmes, à gober avec un grand verre d’eau. La seule originalité apportée par Ben Hubbard, ce sont ces quelques informations politiques banales sur Saad Hariri, de quoi justifier quand même sa nomination comme chef du bureau du New York Times à Beyrouth il y a un peu plus d’un an.

• Stimulé par mes découvertes, la confusion des genres entre les deux « Candice », j’ai continué mes recherches. Il ne m’a pas fallu longtemps pour tomber sur un autre « scoop » dans un article publié par Mail & Guardian, une publication sud-africaine sur internet, article datant du 22 novembre 2013, de Sam Sole et Lionel Faull. Hariri n’est pas cité à l'époque bien entendu. Mais surprise, il y a mieux : « Les 15,3 millions de dollars, transférés d'une banque libanaise, proviennent également de ses amis des Seychelles, affirme-t-elle (Candice)... ‘On m’a suggéré (ces derniers) de chercher une maison dans l’un de ces endroits qui me plaisait car je recevrai des fonds pour payer’... Par la suite, M. Mahomed Rawas m'a remis la somme de 15,3 millions de dollars. » Tiens, tiens, le 2e homme après la 2e femme ! Oh l’histoire commence à me passionner. Non mais, il faut bien savoir quel Candice et c’est Hariri ou Rawass dont il s'agit ?

• De fil en aiguille, je tombe sur un autre article fort intéressant, publiée par Fatima Schroeder le 6 juin 2015 dans le média indépendant sud-africain IOL. La révélation se confirme, elle est édifiante : « La Cour suprême a chargé un curateur de prendre en charge... des comptes bancaires contenant un don de 15 millions de dollars, reçus selon elle d’un admirateur arabe qu’elle a rencontré dans un centre de villégiature aux Seychelles... et divulguer la manière dont elle les a acquis (...) Selon elle, la chance lui a souri en mai 2013, lorsqu'elle a reçu un généreux cadeau de 15,3 millions de dollars d'un homme arabe, Muhamad Muhamad Nazih Rawas, qu'elle a rencontré au complexe privé Plantation Club de l'île de Mahé (...) Elle a dit que Rawas lui avait versé l'argent après avoir vu une propriété à Fresnaye qui lui plaisait et qui était en vente. » La présence d’un mystérieux Rawass est donc confirmée par plusieurs médias sud-africains.

Décision de la Cour suprême d'appel d'Afrique du Sud datant du 28 mai 2015, point 29 : « Par la suite, et comme l'a déclaré la requérante (Candice-Jean van der Merwe), le montant de 15,3 millions de dollars américains (les "fonds") m'a été remis par M. Mohamed Rawas ("Rawas"). C'est ce montant dont il est question et qui est à l'origine de l'introduction du présent recours. » Aussi curieux soit-il, Ben Hubbard, le chef du bureau du New York Times à Beyrouth, n'a pas pu ou voulu informer ses lectrices et ses lecteurs de ce détail crucial de l'affaire! Il a préféré accuser Saad Hariri, sans fournir des éléments de preuve. Toute la question est donc de savoir pourquoi? 

L’analyse minutieuse de l’article de Ben Hubbard fait apparaitre une inconsistance incompatible avec un grand nom de la presse internationale comme le New York Times. Un travail essentiellement de copier-coller, jeté en pâture sans documents à l’appui, sans preuves, sans liens, sans rien, que des rumeurs, des ouï-dire et des on-dit (justement, tout ce que le journaliste voulait éviter), à part le jugement de la Cour suprême sud-africaine, datant du 28 mai 2015 où le nom de Saad Hariri n’est pas cité !

Mon enquête a permis de révéler l’existence possible d’une part, de deux femmes, Candice-Jean van der Merwe et Candice Jean, et d’autre part, de deux hommes, Saad Hariri et Mohamad Rawas. Ce dernier nom était même sous les yeux du journaliste américain. Si Ben Hubbard s’était donné la peine de lire le jugement de la Cour suprême d'appel d'Afrique du Sud (capture d'écran ci-dessus), il aurait évité le ridicule de la situation et appris au passage que « par la suite, et comme l'a indiqué la requérante, un montant de 15,3 millions de dollars américains («les fonds») m'a été remis par M. Mohamed Rawas («Rawas») » (point 29), une affirmation qui est dite sous serment, il faut bien le rappeler. Comment un professionnel d'un prestigieux journal peut zapper de la sorte une information aussi cruciale ? Il va falloir s'expliquer.

Hélas, il est clair que l’article de Ben Hubbard est non seulement bâclé, mais il est impubliable dans une revue à comité de lecture ! Au moins en l’état. La copie est à revoir s'il veut être pris au sérieux. Nous voilà ainsi devant de nouveaux éléments qui fragilisent les allégations du journaliste américain. Il lui revient maintenant de réagir pour lever le doute qui s'installe sur son travail. Il est évident que le journalisme sensationnel ne justifie pas le manque de professionnalisme flagrant dans cette affaire. Et encore, je n'évoque même pas le timing de la publication, où le Liban est au bord de l'asphyxie économique. Dans ces conditions, lancer des accusations bancales relève de l'irresponsabilité et non du devoir d'informer. L’ironie de l’histoire est que le New York Times reproche souvent au président américain ses fake news, sa désinformation et ses raccourcis, sans se rendre compte qu’il lui arrive parfois de faire du Trump comme dans le cas présent. Mais ouiii Ben, ce n’est parce que tu es installé à Beyrouth, qu’il faut travailler parfois comme un cancre ! 

lundi 26 août 2019

Des compteurs d’eau au Liban, enfin ! Mais ce n’est pas suffisant (Art.638)


Depuis le temps qu’on en parle ! Personnellement, j’ai déjà évoqué le sujet une demi-douzaine de fois dans le passé. Toli3 3ala lséna cha3er wou ne7na nqoul, IL FAUT DES COMPTEURS D’EAU AU LIBAN. Ça y est, Mesdames, Messieurs, amis, visiteurs et lecteurs, très chers compatriotes, voilà qu’enfin, en l’an de grâce 2019, à une époque où le changement climatique, l'explosion démographique, l'industrialisation, l'urbanisation, la croissance et la modernisation menacent l’approvisionnement en eau d’une grande partie de l’humanité, l’Etat libanais s’est décidé de facturer l’eau intelligemment en se basant sur la consommation et non stupidement selon le débit.

Installation récente de compteurs d'eau à Beyrouth, dans le secteur d'Achrafieh

Ainsi, désormais, ceux qui laissent couler l’eau à flots pendant des heures 3al chatif wou ghasil el siyarat, en se douchant ou en se brossant les dents, en arrosant le gazon matin, midi et soir, en lançant plusieurs lessives quotidiennement et en renouvelant l’eau de la piscine fréquemment, paieront plus cher que ceux qui utilisent et consomment l’eau comme une denrée rare et précieuse. On ne peut donc que s’en féliciter.

MAIS, comme d’habitude les responsables libanais sont toujours incapables de faire les choses comme il convient. L’installation des compteurs d’eau au Liban pose de nouveaux défis à l’Etat libanais pour deux raisons :

- D’une part, parce qu’installer des compteurs d’eau, et construire des barrages d’ailleurs, sans lancer une campagne de sensibilisation de la population à diminuer sa consommation d’eau, est un acte manqué. Il est donc nécessaire de saisir cette occasion pour apprendre aux Libanais, du biberon au diplôme, de la maternelle à l’université, à ne pas gaspiller l’eau.

- D’autre part, parce qu’installer des compteurs d’eau, et même construire des barrages, sans mettre en route un vaste programme national de remplacement de la tuyauterie, vétuste et qui fuie, manquent singulièrement d’intelligence. Il est donc nécessaire d’accompagner la mise en place des compteurs d’eau par un renouvellement des réseaux de distribution publics et privés.

Ainsi, disons qu’installer de nouveaux compteurs d’eau, c’est bien, sensibiliser la population à ne pas gaspiller l’eau et renouveler les réseaux de distribution de l’eau, c’est mieux. Et combien même, tout cela reste largement insuffisant pour assurer une bonne gestion de l’or bleu. Aujourd’hui, on ne peut que s’interroger sur la démarche bancale de l’Etat libanais :

- D’un côté, nous aimerions savoir que prévoit le gouvernement libanais pour maitriser le gaspillage de l’eau dans l’agriculture ? C’est un secret de Polichinelle, les agriculteurs libanais n’ont aucune notion du « juste nécessaire », vergers et potagers sont noyés dans une eau déviée parfois à partir des sources, sans autorisation et sans contrôle, les habitants des contées à proximité des sources considérant cette eau comme la leur !

- D’un autre côté, nous aimerions savoir également que prévoit le gouvernement libanais pour maitriser la fraude et obliger les fraudeurs à payer leur véritable consommation ? C’est un secret de Polichinelle là aussi, beaucoup de citoyens du cha3eb lebnan el3azim sont branchés illégalement sur le réseau public ou ont trafiqué la tuyauterie de telle façon d’avoir plus d’eau et de payer moins, comme pour l’électricité d’ailleurs. En d’autres termes, que prévoit le gouvernement libanais pour que les honnêtes citoyens de Beyrouth, à Achrafieh et à Hamra par exemple, de Jounieh, de Tripoli, de Beiteddine et de Tyr, qui paient gentiment leurs factures, ne se sentent pas comme des pigeons plumés par un Etat incapable d’appliquer la même loi sur tout le territoire libanais, notamment à l'égard des citoyens malhonnêtes que l'on rencontre aux quatre coins du Liban, dans la banlieue sud de Beyrouth, comme au Kesrouane, au Chouf, au Akkar ou à Baalbek, qui fraudent et ne paient pas leurs factures d’eau ? Dans la foulée, on peut se demander que prévoient les responsables libanais pour faire respecter la loi auprès de 1,5 million de Syriens et 0,5 million de Palestiniens réfugiés au Liban?

Beaucoup d’actions sont nécessaires pour garantir une meilleure gestion de l’eau au Liban. En sus de celles évoquées précédemment, je pense notamment à trois mesures :

. Primo, arrêter de tout bétonner et asphalter, afin que l’eau de pluie puisse remplir les nappes phréatiques de la manière la plus optimale et privilégier l’aménagement de petits lacs artificiels en surface, plus efficaces et plus économiques, aux grands barrages à risque, comme l’aberrant barrage de Marj Besri qui détruira l’une des plus vallées-prairies du Liban dans une zone à haut risque sismique.

. Secundo, imposer la construction de grands réservoirs et de puits, pour la récupération de l’eau pluviale, dans les nouvelles constructions comme dans les anciennes, et dont le volume devrait être proportionnel à la superficie des terrains concernés et aux périodes de sécheresse.

. Tertio, aménager Nahr Beirout (29 km) en un grand lac artificiel (le bassin du fleuve qui traverse la capitale libanaise dépasse les 300 km2 !), l’assainir et le dépolluer, et s’il le faut, dévier certains fleuves, comme Nahr el-Kalb, pour l’alimenter quand il est à sec l’été, afin qu’il devienne une source de vie et l’une des plus belles promenades de la ville. L’état du fleuve de la capitale libanaise est une honte pour tous les responsables libanais qui se sont succédés au pays du Cèdre depuis l’indépendance en 1943. Nahr Beirout était un lieu de culte dédié au dieu grec du soleil, Hélios. Les Romains y avaient construit un aqueduc avec un pont de 240 mètres afin d’alimenter Béryte en eau potable. Fakhreddine le Grand a aménagé un pont à sept arches sur le fleuve. Une légende dit que c’est à son embouchure que saint Georges aurait terrassé le dragon. Les Libanais des temps modernes en ont fait l’un des lieux les plus insalubres du pays où coulaient jadis au temps biblique, le lait et le miel.

L’installation progressive des compteurs d’eau au Liban pose de nouveaux défis au gouvernement libanais pour diverses raisons, à commencer par celle de l'égalité entre les citoyens, les bons payeurs et les mauvais ! On se demande à tout hasard comment un Etat incapable de contrôler les jets de pierre dans le ciel, qui auraient abattu des drones israéliens, et décider en réalité de la paix et de la guerre, peut contraindre les fraudeurs à accepter les compteurs d'eau et à payer gentiment leurs factures d'eau ? En tout cas, l’eau c’est la vie. C’est une denrée rare et précieuse. Son gaspillage de nos jours relève de la stupidité. C’est un luxe qu’on ne peut plus se permettre sur la Planète bleue.

mercredi 24 juillet 2019

Déchainement des passions islamiques sur Cyrine Abdel-Nour, au lendemain du déchainement des passions chrétiennes sur Hamed Sinno : non mais, où allons-nous comme ça au Liban et dans le reste du monde arabe ? (Art.628)


Elle est d’une beauté à couper le souffle. Elle a plusieurs cordes à son arc. Rien ni personne ne peut lui résister. 10,3 millions de fans au compteur sur Facebook, près de 7,2 millions sur Instagram et 2 millions sur Twitter. Elle est à la fois mannequin, chanteuse, actrice et surtout, talentueuse.

Cyrine Abdel-Nour en deux photos. A gauche, des voeux aux communautés musulmanes pour un Eid Moubarak à l'occasion de la fête du sacrifice/Adha (sept. 2016). A droite, un charme irrésistible et un goût prononcé pour le rouge vif (juin 2019). Compte Instagram

Mais comme personne n’est parfait, Cyrine Abdel-Nour a un grand défaut. Elle est croyante et ose l’afficher. Le 21 juillet, pas plus tard que dimanche, à l’occasion de la fête du saint des saints libanais, elle a commis l’erreur de faire son « coming out », en partageant une photo de mar Charbel sur laquelle il est inscrit, « ne t’attarde pas sur ce qui te manque, regarde bien autour de toi et vois ce que Dieu t’a donné ». Son audace l’a poussé même à accompagner cette photo choquante de quelques mots indécents : « Grâce à ton intercession et tes prières, nous te demandons de préserver le Liban du mal et de guérir les malades. Ô saint Charbel prie pour que le Seigneur nous protège. #Liban #Saint Charbel ». C’est tout et rien d’autre. Oh la pécheresse infidèle, trop c’est trop. Le post a suscité 219 commentaires.


Beaucoup de personnes de confession musulmane étaient outrés. Ah mais si vous croyez que Abouna Théodoros Daoud est le seul loup des Ténèbres déguisé en agneau de Dieu, c’est que vous méconnaissez et la nature humaine et les réseaux sociaux. Florilège d’un déchainement passionnel surréaliste, du Machrek au Maghreb.

« Ah tu fais partie d’eux, je t’appréciais bien avant, hélas… Fausse croyance, je n’aime pas les polythéistes, ils sont adeptes du diable… Nous ne respectons pas les menteurs (Charbel), leur demeure éternelle est l’enfer, c’est aussi le cas pour ceux qui sont à ton image… Heureusement je suis née musulmane… Qu’Allah guérisse la chrétienté et vous repêche du feu de l’enfer… Tu m’as choqué, il ne me reste plus qu’à unfollow… Qu’Allah vous ramène à la religion de la Lumière et vous sorte des Ténèbres… Merci à Allah pour la bénédiction de l'islam… Comment vous avez fait d’un homme comme nous un saint, vous n’avez rien dans la tête… Heureuse et chanceuse d’être née musulmane… L’intercession se fait auprès du prophète Mahomet uniquement… La démence des chrétiens… Que quelqu’un nous explique qui est saint Charbel… Dieu merci, pour la bénédiction de l'islam et d’être née musulmane… Qui c’est ce charchabil… Allah est en colère contre les Juifs et les chrétiens sont égarés… Louage à Allah qui m’a fait musulman et m’a montré le chemin de la vérité… Je veux baiser leur sœur une par une, bande de chiens… Si ce type pouvait guérir et protéger, il se serait protégé lui-même et ne serait pas mort… Au diable mar Charbel et sa bande égarée… Allah a dit qui n’a pas l’islam comme religion fera partie des perdants… C’est comme au temps des pharaons… Toute complainte autre qu’à Allah est humiliante, ignorante et dégénérée… Tout musulman qui a de la sympathie pour les infidèles et appelle à la tolérance est un apostat… Nous respectons tes convictions, mais la religion islamique est la dernière, elle a annulé toutes les autres, les chrétiens et les juifs ne l’acceptent toujours pas... al 7amdo lellah 3ala ne3mat el islam, la elah ella allah wa mohammad rassoul allah », et j’en passe et des meilleures.


Ce delirium a poussé Cyrine Abdel Nour à publier peu de temps après un nouveau tweet dans lequel elle affirme : « Je suis chrétienne et j’en suis fière. Je respecte toutes les religions célestes et je souhaite le respect mutuel. Toute personne qui ne respectera pas ma religion et mes convictions n’est pas la bienvenue. #block #report #stop à la persécution ». Belote et rebelote et 679 commentaires de plus, alors ne me demandez pas de vous faire un compte-rendu, j’ai eu ma dose. L’essentiel c’est que Cyrine Abdel-Nour a enfin découvert le bonheur de mettre les fanatiques au pied du mur ! Exemple à suivre.

Je croyais avoir sondé les profondeurs des êtres humains avec l’affaire Mashrou’ Leila, j’ai déchanté en lisant les réactions au post de Cyrine Abdel-Nour. Et pourtant, contrairement au chanteur, l’actrice n’a provoqué personne. Même si les deux affaires ont une nature bien distincte, elles ont un point commun, mis en avant dans le titre de cet article, celui-ci renvoie aux réactions de même nature des uns et des autres. Dans les deux cas, il y a bel et bien un déchaînement des passions disproportionné par rapport aux faits. Et à ceux qui trouvent que ce dernier est justifié dans l'affaire Mashrou' Leila, je ferais remarqué que crier haut et fort vouloir interdite par la foule, la force et les bâtons le concert du groupe, en affirmant avec exaltation qu'on se tient prêts au sacrifice et j'en passe et des meilleures, est tout le contraire de réactions civilisées.

Point rassurant dans l'affaire Cyrine Abdel-Nour, comme dans la première, la majorité des personnes de confession musulmane, du Liban et du reste du monde arabe, qui se sont exprimées sur le sujet, étaient outrées plutôt par les commentaires irrespectueux et intolérants de leurs coreligionnaires que par le coming out et la prière de Cyrine Abdel Nour, des réactions qui sont en totale contradiction avec les enseignements du Coran, notamment de la Sourate 109 sur Les Infidèles : « Dis : ‘Ô vous les infidèles ! Je n'adore pas ce que vous adorez. Et vous n'êtes pas adorateurs de ce que j'adore. Je ne suis pas adorateur de ce que vous adorez. Et vous n'êtes pas adorateurs de ce que j'adore. A vous votre religion et à moi ma religion’ ».


Florilège. « Le Prophète respectait toutes les religions, avec vos paroles ignorantes, vous ne représentez ni l’islam ni les musulmans… Avant de parler de religion et de convictions, appliquez le vrai islam, qui prêche la bonne conduite et le respect de l’autre, assez d’ignorance et de dédains… Cyrine est chrétienne, ce sont ses croyances, nous devons la respecter comme elle respecte l’islam et les musulmans… Déjà elle a une religion de paix… Qu’Allah protège le Liban et tout le monde arabe… Personne n’a le droit de s’immiscer dans la religion de l’autre… Cyrine respecte l’islam et partage ses vœux à l’occasion de nos fêtes, nous devons respecter sa religion en retour… Prie pour nous aussi… Allah vous bénisse… Cyrine est une personne croyante qui n’a jamais dit du mal des croyances des autres, l’islam n’a rien à voir avec votre comportement… Notre religion est une religion de tolérance et de paix, nous te respectons et respectons ta religion, je te présente mes excuses au nom de l'islam… Bonne fête à tous les Charbel et Elie…  Respect pour toi, pour ta religion et pour quiconque qui en fait partie… Des commentaires à vomir, vous savez que Cyrine est chrétienne et respecte la religion musulmane… Je suis musulmane et ma religion m’a appris à respecter les autres religions… Nous ne sommes qu’un, musulmans et chrétiens… De quoi vous vous mêlez, à cause de votre stupidité et de votre ignorance, vous avez déformé l’islam… », et j’en passe et des meilleures.


Pas besoin d’une commission d’enquête pour bien comprendre la situation. C’est parce que Hamed Sinno est de confession musulmane et d’orientation homosexuel, que les paroles ambiguës de la chanson « Djinn » (qui date de 2015, avec des références indirectes à Jésus et à la Trinité) et le partage de l’icône de mauvais goût de « Madonna and fanboy » (illustration de 2015, partagée en 2019), que les passions ont été exacerbées dans les milieux chrétiens. Dans la présente affaire, c’est encore plus simple. C’est parce que Cyrine Abdel-Nour a osé exprimer sa foi selon les croyances chrétiennes qu’elle a déchainé les passions dans les milieux musulmans. C’est la triste réalité de sociétés arabo-orientales malades de leurs religions. Pour le Liban, un « pays message » comme disait le pape Jean-Paul II, c’est même la marque d’une dérive inquiétante des us et coutumes. De ce fait, celle-ci impose des actions urgentes à la hauteur des risques qui pèsent sur la cohabitation fraternelle islamo-chrétienne.

Je l’ai dit et redit, je persiste et signe, nulle part au monde, la liberté d’expression est totale et absolue. Il faut être un-e sacré-e ignare pour le croire. Partout, elle est cadrée par la loi, plus ou moins permissive et restrictive selon les pays. Ce que Mashrou’ Leila, Hamed Sinno, abouna Théodoros Daoud, le Centre catholique de l’information, Cyrine Abdel Nour, les fans libanais et arabes de la star, vous et moi et nous tous, pouvons dire ou ne pas dire, dépend des lois en vigueur au Liban et de rien d’autre, sûrement pas de l’idée simpliste, « la liberté d’expression est sacrée ». Rien n’est sacré au niveau juridique, il n’y a que des lignes rouges, entre ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. Même sur nos murs, nous appliquons tous des règlements dans ce but. Ah mais combien de fois j'étais obligé sur ma page Facebook de congédier certains illuminés. Au passage, ce fut souvent des chrétiens islamophobes !

Dans tous les cas, au nom de quoi, une frange de Libanais, dont je fais partie, demandent le désarmement du Hezbollah ? Au nom des lois en vigueur. Au nom de quoi le ministre du Travail, Camille Abou Sleimane, demande aux Palestiniens de régulariser leur situation au Liban ? C’est encore au nom des lois en vigueur. Au nom de quoi nous disposons de libertés fondamentales, dont la liberté d’opinion et de conscience ? C’est toujours au nom des lois en vigueur.

Les attaques fanatiques d’une frange des communautés chrétiennes et musulmanes au Liban contre Mashrou’ Leila et Cyrine Abdel Nour sont abjectes. Chacun est entièrement libre de penser ce qu’il veut des chansons, des illustrations partagées ou des posts des uns et des autres. Zapper demeure la règle d’or en cas de désaccord. Qui n’y arrive pas peut se lancer dans le Ice Bucket Challenge. Si ce n’est pas suffisant, on peut s’exprimer, critiquer et échanger intelligemment. Insulter, menacer et imposer est un triptyque qui n’a pas sa place dans une société civilisée et mature. Pas plus que le concept du Kangaroo Court. Qui est offensé par quoi que ce soit peut porter l’affaire devant les tribunaux pour tenter d’obtenir réparation. Des juges spécialisés trancheront, en application des lois en vigueur au Liban. Qui n'est pas satisfait de la législation libanaise, milite activement et pacifiquement pour la changer.

Affaire Mashrou' Leila
Non, ce qu’il nous faut aujourd’hui au Liban, ce n’est pas la séparation du religieux de l’Etat. Ni la laïcisation de la société. Ni la déconfessionnalisation des esprits. Vaste programme, ce n'est pas le moment et nous n'avons pas le temps. Face au surréalisme, il faut être réaliste. Pour l’instant, je vois en tout cela des revendications de bobos, de Beyrouth notamment, qui copient l’Occident bêtement, alors qu’ils pédalent dans le bourghoul de l’Orient depuis la nuit des temps et le feront jusqu’à la fin des temps. Tenez, c’est exactement ce qu’a fait le leader de Mashrou’ Leila. Partager l’icône de « Madonna and fanboy », qui prennent la place de « Marie et Jésus », et venir par la suite jouer à la vierge effarouchée en se cachant derrière la feuille de vigne de « ce n'est pas moi qui l'ai fait », n’est pas blasphématoire, comme le pense une frange des communautés chrétiennes, c'est surtout stupide. Il faut savoir donner les bons mots aux mauvais maux. Hélas, personne n’a osé dire à cet enfant gâté et enivré par le succès ses quatre vérités.

Suite aux affaires Mashrou’ Leila et Cyrine Abdel Nour, et aux incidents en tout genre qui surviennent régulièrement, il est clair que nous devons mettre en place d’urgence un enseignement civique obligatoire à différentes étapes du parcours scolaire, sanctionné même au bac, afin d’inculquer aux enfants de la patrie de toutes appartenances communautaires confondues, trois notions fondamentales de la vie en société : la tolérance intercommunautaire, la démocratie politique et l’état de droit. Peut-être aussi le zapping et la discrétion. Que chacun vit ses identités - sexuelle, religieuse et communautaire - sans pomper l’air des autres. Basta cosi.