jeudi 12 mai 2016

Elections municipales à Beyrouth : Beyrouthins 91% vs. Politiciens 9%. Réflexions (Art.358)


Marchand ambulant devant Souk el-A7ad,
le Marché du dimanche, Beyrouth (photo perso)
1. Le grand vainqueur des élections municipales libanaises à Beyrouth n’est certainement pas Lei7it el-Biyerté (LB), dont les candidats n’ont obtenu en moyenne que 45,10% d’une minorité des voix qui se sont exprimées (20,14%), soit au final 9,08% des 476 021 électeurs inscrits. Ce n’est pas non plus Beirut Madinati (BM), dont les candidats n’ont obtenu en moyenne que 30,66% de la minorité des voix exprimées (20,14%), soit au total 6,17% des inscrits. Eh oui, le grand vainqueur des élections municipales de Beyrouth a la victoire modeste, alors qu’il représente une majorité silencieuse, c’est le parti des abstentionnistes. Donc, résumons-nous, bala tabel wou zamer. Voici les scores qu’il faut retenir, pondérés comme il se doit, dans une démocratie, et annoncés avec décence, sans tambour ni trompette : « Majorité silencieuse » 80% des électeurs de Beyrouth, « Liste des Beyrouthins » 9,08%, « Beyrouth, ma ville » 6,17%, et pour les autres, Charbel Nahas et consorts, des clopinettes. Alors, avant que les valeureux candidats des camps du 9%, du 6% et des clopinettes ne pavoisent, ils feraient bien de revoir leurs copies, tous. Les électeurs de Beyrouth sont souverains. Ils ont rendu leur verdict : une écrasante majorité d’entre eux n’ont pas été séduits par les propositions des uns et des autres. Il y a un désaveu massif des politiciens libanais et de la société civile, sans exception. Tout le reste n’est que palabres, 2art 7aké.

2. Pour ce qui relève des palabres justement, notons que de nombreux compatriotes se sont offusqués du comportement des abstentionnistes, alors que ces derniers n’avaient commis aucune infraction. Je me sens d’autant plus sensible à la cause des abstentionnistes, que j’étais moi-même tenté par cette voie de garage, avant de décider de soutenir Beirut Madinati, et qu’aujourd’hui personne ne les défend. La forte abstention à Beyrouth de 80% des électeurs au scrutin municipal est pratiquement la même qu’en 2010. Il faut mentionner aussi qu’elle s’inscrit dans les usages qu’on observe dans la plupart des pays démocratiques du monde : d’une part, les élections locales (municipales) intéressent moins que les élections nationales (législatives), et d’autre part, on se mobilise plus dans les provinces que dans les capitales. Le Liban n’échappe donc pas à cette double tendance démocratique, même si les chiffres sont plus impressionnants chez nous qu’ailleurs. 

Faut-il rendre pour autant le vote obligatoire au Liban pour graver dans l’esprit des éternels râleurs, comme le fait la République française, que « voter est un droit, c'est aussi un devoir civique » ? Je n’en suis pas si sûr car ça ne fait que déplacer le problème : au lieu d'avoir 80% d'abstention, on aurait 80% de vote blanc. A moins de basculer dans un système électoral totalitaire et de supprimer ces moyens démocratiques précieux, l'abstention et le vote blanc, dont dispose le peuple pour signifier à ceux qui voudraient le représenter, qu'ils ne sont pas à la hauteur. Faut-il par ailleurs, envisager de passer par un mode de scrutin proportionnel dans les élections municipales ? Pourquoi pas. Mais cela ne change rien au problème de fond posé par les résultats des élections municipales à Beyrouth cette année. Si Lei7it el-Biyerté (LB) et Beirut Madinati (BM) ont réussi à obtenir qu'une moyenne de 75,8% des 95 871 voix qui se sont exprimées, il n'en demeure pas moins que 380 150 électeurs et électrices de Beyrouth ne se sont pas rendus aux urnes pour donner leur approbation à l'une ou à l'autre liste. Ainsi, même avec une bonne dose de proportionnelle, un Conseil municipal où siégeraient des élus de LB et de BM, n'aurait représenté que 15% des électeurs de Beyrouth. Dans tous les cas, il y aurait eu un problème de représentativité, donc de souveraineté. Ce qu’il faut impérativement améliorer après ce scrutin, c’est la citoyenneté du côté des électeurs et l’offre démocratique du côté des candidats. Vaste programme.

3. Ce faible taux de participation aux élections municipales à Beyrouth, près de 20% (il n’a jamais été de 6% à Achrafieh, soit dit au passage), n’est pas glorieux ni pour la démocratie libanaise ni pour l’ensemble des Libanais. Il montre à quel point le devoir civique est relégué au second plan, l’offre politique est médiocre et l’émancipation démocratique n’est pas comprise, appréciée et méritée. Le problème que pose un taux aussi faible, c’est qu’il entache la victoire électorale de la coalition des partis politiques libanais, « Lei7it el-Biyerté », et la légitimité même du Conseil municipal. Pas la légalité, nuance, car nul n’est censé ignoré la loi et ses règles démocratiques. Le respect de celles-ci ne peut être remis en cause sous aucun prétexte. Ce faible taux de participation pose aussi un problème éthique grave. Les 21 costards et les 3 tailleurs qui gouverneront la ville, auront tout le loisir de disposer jusqu’à 3,4 milliards de dollars d’argent public, à dépenser sur six ans, alors qu’ils ne représentent en gros, que 9% des contribuables de la ville ! Eh bien, chers élus, toutes mes félicitations pour cette terne victoire. Mais, sauf votre respect, vous ferez mieux de ne pas trop pavoiser, 91% des Beyrouthins n’ont ni de sympathie pour vous ni d’affinité pour votre feuille de chou qui a fait office de programme électoral. Comme capital de départ, c’est bien maigre. Il va falloir travailler beaucoup pour vous tailler une bonne image.

4. La forte abstention prouve avant tout que les nouveautés de ce millésime électoral, Beirut Madinati et Charbel Nahas, n’ont globalement pas changé la donne. Certains compatriotes ont été si abusés par les partis politiques libanais depuis la nuit des temps, qu’ils ne croient plus au changement, même quand des candidats honnêtes et motivés se présentent devant eux. A tort ou à raison, une frange de Beyrouthins se méfient des phénomènes éphémères après la mésaventure Tol3et Re7etkom. Un tel constat démontre aussi que la prétention de Beirut Madinati et de Charbel Nahas, de pouvoir se substituer aux partis politiques traditionnels, dans un pays fortement communautaire et clanique, relevait de la gajeure, voire de la naïveté. En réalité, Beirut Madinati a bel et bien réussi un exploit, en mobilisant une frange de l’électorat beyrouthin pour son programme, un vrai, comparé à la feuille de chou de leurs adversaires. Mais ceci n’a pas beaucoup augmenté la participation générale par rapport à 2010, car cette mobilisation s’est accompagnée d'une abstention forte dans l’électorat des partis politiques traditionnels.

5. Eureka ! J’ai fini par trouver d’où vient le chiffre des 60% attribué à Beirut Madinati dans la 1re circonscription. Ses auteurs ont considéré que près de 3 000 voix exprimées à Achrafieh, Saïfi et Rmeil, mais qui ne sont pas allées à BM & LB, comptent pour des prunes, alors que le total des voix exprimées dans ses quartiers n’est que de 18 500 électeurs. N’en parlons pas de celles des abstentionnistes ! Bon, remettons les pendules à l’heure. Oui, la liste « Beyrouth, ma ville » a réalisé une belle performance dans cette circonscription, considérée à tort par certains comme « son bastion » et qui englobe les quartiers chrétiens de la capitale. Mais, le mouvement n’a eu que 49,66% des voix exprimées, càd il n’a pas obtenu la symbolique majorité relative. Pire encore, rapporté au nombre des électeurs inscrits dans la 1re circonscription, BM n’a pas dépassé la non moins symbolique barre des 10%. La liste a finalement séduit 9,92% des inscrits de la 1re circonscription. L’ironie de l’histoire est que le soi-disant rouleau compresseur, Lei7it el-Biyerté, ne fait guère mieux dans « son fief », à cause surtout des abstentionnistes. En effet, si on considère que la 3e circonscription de Beyrouth (Msaïtbé, Mazer3a, Rass Beyrouth...), qui est à majorité sunnite, comme étant le bastion de la « liste des Beyrouthins », celle composée par Saad Hariri/Futur, on remarque que la large coalition des partis politiques ne récolte finalement que 45,10% des voix de ceux qui sont allés aux urnes. Là aussi, on ne dépasse pas la symbolique majorité relative des voix exprimées, on est même en dessous de la barre symbolique des 10% des électeurs inscrits (9,08% pour être précis).
 

Toujours est-il que dans la conférence de presse tenue le mardi 10 mai, Ibrahim Mneimné a annoncé que « (la liste Beirut Madinati) a obtenu 40% des voix ». Là aussi, comme beaucoup de médias, il a décrété que les 23 237 voix qui se sont exprimées mais qui sont allées vers Charbel Nahas et consorts, ainsi que les votes blancs et les bulletins annulés, ne comptent tout simplement pas, alors que ce chiffre est d'un ordre de grandeur comparable au score moyen de la liste outsider à Beyrouth. Ye3né, la liste "Beyrouth ma ville" n'a 40% des voix que si, et seulement si, on tient compte uniquement que des voix de Beirut Madinati (moyenne de 29 395 voix) et de Lei7it el-Biyerté (moyenne de 43 239 voix), soit au total 72 634 voix, en éliminant tout le reste (23 237 voix pour Nahas, les autres listes, le vote blanc, etc.). Ce qui est inconcevable. Avec 29 395 voix en moyenne sur un total de 95 871 voix exprimées, Beirut Madinati n'a en réalité que 30% des voix de celles et ceux qui se sont rendus aux urnes à Beyrouth et non 40% comme il se dit et ils le disent. Et là c'est grave car non seulement on ne prend pas en compte les voix des abstentionnistes, mais pire encore, on néglige même une partie de celles qui s'expriment. Au final, on peut dire que LB a obtenu 45% des voix exprimées dans les urnes (et non 60%), BM 30% (et non 40%) et le reste 25% (et non 0%!). Qui veut gérer les comptes publics doit commencer par apprendre à tenir une bonne comptabilité électorale.

6. La performance de Beirut Madinati dans la 1re circonscription, ainsi que la dilution des voix chrétiennes dans la marre électorale musulmane de la 2e et 3e circonscription de Beyrouth, ont rapidement poussé certains électeurs des communautés chrétiennes d’Achrafieh à vouloir diviser la capitale libanaise en arrondissements. Du côté des communautés musulmanes, certains électeurs ne se sont pas gênés pour critiquer sévèrement la stratégie de Saad Hariri, héritée de son père Rafic Hariri, et exiger d’en finir avec cette parité islamo-chrétienne dans le Conseil municipal, comme elle l’est au Parlement libanais, et qui constitue le fondement même de la nation libanaise. Ces deux dérives communautaires, qui se nourrissent l’une de l’autre, sont particulièrement inquiétantes pour la coexistence islamo-chrétienne au Liban.

7. Entrons maintenant dans le vif du sujet. La forte abstention aux élections municipales de Beyrouth a des raisons multiples. Il est primordial de bien les cerner afin d’éviter à l’avenir de réitérer une telle mésaventure démocratique. Il y a trois tendances générales.

Dans cette abstention de 80% des électeurs, il faut voir d’abord un rejet massif des Beyrouthins de la chose politique incarnée par les partis politiques traditionnels : Courant du Futur, Forces libanaises, Kataeb, Tashnag, Courant patriotique libre et Amal, mais aussi Hezbollah et Parti socialiste progressiste. Les partis politiques n’ont convaincu que 9,08% des électeurs inscrits de voter pour eux à Beyrouth. C’est un désastre électoral.

Dans cette abstention de 80% des électeurs, il faut voir ensuite un rejet de l’élitisme incarné par Beirut Madinati, la coqueluche des médias. Une communication abusivement axée sur « la haute expertise » des candidats, parallèlement au fait que ces derniers n'étaient pas connus de la population et qu’ils sont restés inconnus pour la majorité, a produit l’effet inverse de ce qui était escompté. Ce rejet a été rendu encore plus fort par le fait qu’une frange des partisans donnait une certaine image du mouvement -apolitique, intellectuel, showbiz, bobo ou snob- qui n’était pas de nature à séduire la masse populaire.

Dans cette abstention de 80% des électeurs, il faut voir enfin un rejet de la lutte ringarde incarnée par Charbel Nahas qui a beaucoup peiné à constituer une liste complète et qui n’a gagné en fin de compte que des clopinettes sur le plan électoral.

8. L’abstention du millésime 2016 est également caractérisée par trois autres facteurs.

- Primo, par le rejet de la base musulmane sunnite, qui constitue la majorité de l’électorat beyrouthin, de la politique suivie par Saad Hariri sur le plan national, notamment à l’égard du Hezbollah, qui a conduit le chef du Courant du Futur, un homme qui s’est auto-exilé alors qu’il n’est pas plus menacé que Samir Geagea ou Achraf Rifi par exemple, de concession en concession, à ouvrir un dialogue bilatéral avec ceux qui sont accusés par le Tribunal Spécial pour le Liban de l’assassinat de Rafic Hariri et ceux qui sont à l’origine des événements tragiques du 7-Mai (2008), ainsi qu’à la signature de l'accord de Doha et à l’adoption de la candidature d’un politicien pro-syrien/pro-hezbollah notoire comme Sleimane Frangié à l’élection présidentielle. Même si la rue sunnite ne lâchera jamais Saad Hariri, elle gronde et elle le fait bien savoir.

- Secundo, par le rejet d’une frange de Beyrouthins, de toutes tendances politiques et appartenances communautaires confondues, d’une coalition de partis politiques, qui n’est pas fichus de résoudre une crise des déchets en 9 mois, d’élire un président de la République depuis 2 ans, d’organiser des élections législatives en 4 ans, de voter une loi électorale moderne depuis 7 ans, mais qui s’entend parfaitement en quelques jours svp, à se partager le gâteau municipal et à parachuter comme chef de leur liste électorale un certain Jamal Itani, l’ex-président du Conseil du développement et de la reconstruction (2002-2004), grand entrepreneur qui a travaillé en Arabie saoudite et en Jordanie, et qui a été nommé par Solidere, la société très controversée qui est responsable du développement et de la reconstruction du centre de Beyrouth, comme « directeur général des opérations », dans la plus grande discrétion en avril 2014. Les Libanais n’ont toujours pas compris à quoi pouvait bien correspondre ce titre obscur. Et avant que je n’oublie, les Beyrouthins ne savent toujours pas si le futur président de leur municipalité, l’homme qui va façonner Beyrouth à sa guise et décider comment dépenser jusqu’à 3,4 milliards de dollars d’argent public, a démissionné de son poste dans cette société cotée en bourse. Bienvenue au Liban et dans un mélange des genres suspicieux. Et l’on s’étonne encore du taux d’abstention !

Tract appelant les natifs d'Achrafieh
à boycotter les élections municipales
- Tertio, par divers rejets croisés. Et là, c’est le bazar électoral :
. rejet de la base chrétienne du parti des Forces libanaises de l’alliance entre Samir Geagea et Michel Aoun, et vice versa (mais à Achrafieh-Rmeil-Saïfi, c’est surtout dans le 1re sens), qui ne cesse de montrer ses limites ;
. rejet de la base chrétienne des Kataeb d’être mise à l’écart des ententes FL-CPL ;
. rejet de la base sunnite du Futur de l’alliance entre Saad Hariri et Samir Geagea (à qui, on n’a pas pardonné sa nouvelle alliance avec Michel Aoun, l’homme qui n’a jamais dévié de son positionnement du côté du Hezbollah et du régime syrien) ;
. rejet de la base chrétienne FL des orientations stratégiques du Futur (positionnement contre les FL dans la présidentielle et dans les municipales à Zahlé) ;
. rejet de la base aouniste de tout rapprochement avec le haririsme, surtout sous l'étendard d'un homme de Solidere ;
. rejet de la base haririste de tout rapprochement avec le aounisme, qui reste bien ancré dans le camp du 8-Mars;
. rejet de la base druze de l’alliance Hariri-Geagea-Aoun ;
. rejet de la base chiite de tout ce qui ne relève pas du tandem Hezbollah-Amal ;
. rejet de la base chrétienne de la 1re circonscription de l’alliance des grands partis chrétiens FL-CPL-Kataeb-Tachnag au détriment de certains natifs d’Achrafieh (notamment dans l’élection des maires) ;
. et j’en passe et des meilleurs. Alors, ça ira ou je continue ?

9. D’autres facteurs n’ont pas encouragé les électeurs de Beyrouth à se mobiliser et ont contribué à élever le taux d'abstention.
. Le beau temps et le barbecue dominical ! Non, je blague. Quoique...
. Le fatalisme d’une frange de Beyrouthins qui ne voient pas la nécessité de participer à des élections dont les résultats sont connus d’avance.
. L’esprit râleur de certains Libanais, qui passent le plus clair de leur temps à rouspéter, mais qui se dérobent quand il faut s’engager et traduire leur soutien. 
. L'émigration nationale et internationale d'une frange des électeurs beyrouthins. 
. L’incapacité de toute l’offre électorale à persuader l’écrasante majorité des Beyrouthins, qu’elle peut apporter des réponses concrètes à leurs questionnements et des solutions réalistes à leurs problèmes.

10. On peut dire encore beaucoup de choses sur l’abstentionnisme beyrouthin. Dans une campagne électorale, il faut donner de l’espoir aux gens, se positionner d’une manière tranchée et réaliste, tout faire pour se distinguer de ses adversaires. Promettre à la population de leur créer des jardins publics est très attrayant, mais tout le monde l’a fait. En plus, cela ne veut rien dire en pratique. On veut faire gober aux gens que demain on va créer 100 jardins publics dans la capitale libanaise, alors qu’on ne peut même plus garer une voiture dans cette ville ? Non. Par contre, s’engager à offrir aux Beyrouthins des arbres devant leurs immeubles et leurs fenêtres, ça, c’est une idée qui parle aux gens. Quoi d’autres ? Ah tenez, tout ce qui manque aux Beyrouthins aujourd’hui, c’est la création de pistes cyclables et l’installation d’internet dans les espaces publics ? Non. Les Beyrouthins sont préoccupés par le bruit et la pollution, deux thèmes totalement absents des programmes, mais aussi par les embouteillages, un véritable casse-tête, et surtout par le logement, le cauchemar des résidents de la capitale libanaise. Si « Beyrouth, ma ville » a abordé ce dernier sujet, la liste ne s’est pas engagée clairement contre la libéralisation des loyers anciens (voulant ménager propriétaires et locataires), pour la construction de logements sociaux dans tous les quartiers de la ville (et non en banlieue uniquement) et contre le pullulement des tours hideuses (point absent du programme). Voilà des thèmes populaires ! Le pire c’est du côté de la « liste des Beyrouthins », qui n’a même pas jugé utile d’aborder ni le sujet des locations anciennes ni même le sujet du logement en général. Le logement à Beyrouth ? Pas un mot. Beaucoup de Beyrouthins n'en reviennent pas. Quoi de plus normal, puisque ce sont les mêmes partis politiques qui composent la liste de Jamal Itani, qui ont le culot de prétendre défendre les Beyrouthins, qui ont voté à l’unanimité la libéralisation des loyers anciens à Beyrouth il y a deux ans, afin d'offrir la ville aux promoteurs sans scrupules. Qu’est-ce que vous voulez comme symbole plus fort que le parachutage de Jamal Itani justement, l’homme de la société Solidere, à la tête de la municipalité de Beyrouth ? Eh bien, croyez-moi on va bientôt regretter Bilal Hamad. Et l’on s’étonne encore de l’abstentionnisme des Beyrouthins ! Mais enfin, Beirut Madinati n'a pas compris que pour attirer les électeurs et gagner des élections, il fallait engager des batailles électorales ! Epargner l’équipe sortante de Bilal Hamad, qui n’a même pas était capable de mettre un site internet à la disposition des Beyrouthins ou de leur avouer quel est le budget qu’elle dépense (plus d’un milliard de dollars en 2 ans !), et de l’équipe entrante de Jamal Itani, au CV éloquent et aux connexions troubles, n’ont pas permis pour autant de gagner davantage la confiance de la rue sunnite. Désolé, mais la tiédeur politique ne mobilise pas les masses.

11. La maturité démocratique exige des coqueluches d’un temps, qu’ils s’intègrent dans l’échiquier politique, s’ils veulent faire le printemps et s’inscrire dans l’action pérenne. Il faut se souvenir que la politique c’est un éternelle recommencement, c’est la capacité de rebondir malgré l’échec électoral, c’est la renaissance perpétuelle. Si l’on est sérieux et sincère, l’engagement politique doit s’inscrire dans le développement durable. Autant que les propositions, c’est aussi la persévérance des candidats qui peut déboucher un jour sur la confiance massive des électeurs. Toujours est-il que le nouveau Conseil municipale de Jamal Itani doit demeurer sous le feu nourri de la critique, du moins le mien, surtout qu’il ne représente qu’à peine 9% des électeurs de Beyrouth.

12. Les élections municipales se sont très bien déroulées, sans incidents majeurs ni à Beyrouth ni dans la Bekaa, ce qui prouve que le report des élections législatives et l’autoprorogation du mandat parlementaire, d’un mandat entier de 4 ans, sous le prétexte bidon de l’insécurité à Beyrouth et dans la Bekaa justement, était un abus caractérisé des députés libanais pour lequel ils devraient être sanctionnés par les électeurs. Il résulte d’une entente honteuse entre les partis politiques pour échapper à leurs responsabilités : mettre fin à la loi électorale de 1960 et élaborer une nouvelle loi électorale. Vu la cuisante défaite infligée par les Beyrouthins aux partis politiques traditionnels, je doute sérieusement que les Libanais auront une loi électorale moderne et représentative pour remplacer la loi archaïque dite de 1960 et même des élections avant le 20 juin 2017, s'ils ne se battent pas pour cela. C’est dire combien la bataille sera dure les prochains mois, si nous voulons renouveler la classe politique que nous avons actuellement. Qui veut prendre sa revanche après ces municipales décevantes, doit se préparer dès aujourd’hui à la bataille des législatives.

vendredi 6 mai 2016

Vous avez votre Beyrouth, j’ai la mienne :
بيروت مدينتي، من حقي البقاء فيها
(Art.357)



1. Une bataille électorale pour disposer de 3,4 milliards $ d’argent public

Beirut Madinati vs. Le2i7at el-Biyerté. Mais aussi, Le2i7at Beirut et Mouwatinoun wa mouwatinat fi dawlat, wa halloum jara. C’est à perdre son arabe ! Beyrouth et les Beyrouthins sont au centre de la bataille électorale qui s’engage dans 48 heures, pour le contrôle de la municipalité de la capitale libanaise. Il faut sans doute commencer par rappeler que les 24 heureux élus auront tout le loisir de disposer jusqu’à 3,4 milliards de dollars d’argent public à dépenser sur six ans. C’est pour dire, l’enjeu financier est énorme. Et pourtant, ces élections n’intéressent d’habitude qu’un électeur sur cinq. D’un côté, on a des candidats issus de la société civile. De l’autre, une coalition de l’échiquier politique libanais. Inutile de vous dire que c’est le pot de terre contre le pot de fer. Mais, rassurez-vous, l’entrechoquement se trouve amorti par des subterfuges électoraux, telles que les courbettes de circonstance, comme la visite de Beirut Madinati à Walid Joumblatt, ou des ententes tacites, aussi étonnantes soit-elles, aucune des listes ne s’est donné la peine de faire le bilan de l’équipe municipale sortante.

Article paru le 4 mai dans Annahar,
pour soutenir la liste Beirut Madinati,
mais qui utilise une ancienne affiche murale
d'une campagne que nous avons menée à l'été
2015, où figure le slogan "beirut madinati,

men 7akki el baqa2 fiha", que nous avons
créé pour défendre les locataires anciens.
Sur la forme, la nouveauté de ce millésime électoral, c’est l’émergence de la liste Beirut Madinati. Lorsque nous avons créé ce slogan avec d’autres activistes pour défendre le droit des locataires anciens de rester dans Beyrouth, nous savions qu’il était puissant, mais nous n’imaginions pas qu’il sera repris par des candidats aux élections municipales, qui n'ont toujours pas trouvé honnête de révéler ce pécher originel à leurs sympathisants. Ce qui m’a bien surpris ces derniers jours, c’est de constater que le plagiat du slogan n’a pas choqué beaucoup de monde au Liban. Ce qui prouve que la perception général du droit reste déplorable dans notre pays. La wlooo !

2. Beirut Madinati vs. Tol3et Re7etkom

Autre fait qui m’a surpris avec la publication de ma trilogie sur « Beirut Madinati » (BM), ce sont les attaques modérées dont je fus l’objet malgré mes griefs contre ce mouvement, comparées à celles qui ont accompagnées mes critiques de « Tol3et Re7etkom » (TR). Deux faits l’expliquent : les droits d’auteur concernant ce superbe slogan d'amour pour Beyrouth, qui nous reviennent d’une manière incontestable et le soutien que j’ai apporté aux premiers, alors que j’avais critiqué les seconds du début à la fin, à commencer par leur fichu slogan. Mais cela n’explique pas tout. BM est un mouvement sérieux, facilement défendable, qui le critique prend des risques. TR était une réaction amatrice, facilement attaquable, qui la critiquait ne prenait pas beaucoup de risques. Donc il y a un paradoxe, j’aurais dû avoir plus d’attaques au sujet de BM, qu’à l’époque de TR. Ce n’est pas le cas. Certes, mes critiques à BM sont justifiées. Celles de TR l’étaient aussi, le temps l’a largement démontré. Evidemment, ce dernier point m’a donné du crédit. Soit, mais que peut-on dire de plus sur ce paradoxe ?

Arrêtons-nous un instant sur un autre élément paradoxal intéressant. La page Facebook de BM n’a que 47 000 likes, alors que celle de TR n’est pas loin des 200 000 likes. Pourquoi ? Bien sûr, il y a  le contexte, élection pénarde vs. urgence environnementale, sanitaire et écologique sur fond de dénonciation de la classe politique libanaise, mais quand même. L’explication se trouve également dans le fait que les Libanais se méfient plus aujourd’hui des phénomènes, qui font beaucoup de bruits pour rien, surtout après la mésaventure TR justement. Peut-être aussi que les candidats de BM n’ont pas réussi à convaincre massivement les Libanais qu’ils incarnent vraiment le changement. Ma mésaventure avec eux en est la preuve. Autre élément intéressant, depuis le lancement de la campagne électorale de BM, fin mars, le mouvement TR n’a communiqué qu’une seule fois sur les élections municipales, pour signifier à ses fans qu’il soutient les mouvements indépendants, sans mentionner la liste Beirut Madinati. Etrange sauf si on reconnait que la réalité est bien amère pour les activistes de la crise des déchets. Les candidats de Beirut Madinati ont su profiter de la vague populaire créée par les activistes de Tol3et Re7etkom. Ils ont aujourd’hui les eaux de Cologne, les éloges et les urnes, quand ces derniers n’ont eu hier, que les odeurs pestilentielles, les gaz lacrymogènes et les canons à eau.

3. Vous avez votre Beyrouth, j’ai la mienne

Comme toutes les élections, celles-ci comportent de bonnes idées et des projets élaborés, mais aussi un grand lot de slogans creux et de promesses vaseuses. Afin de décider pour qui voter, il faut commencer par se poser la question de savoir quelle Beyrouth nous aimerions avoir en 2022, à la fin du mandat du prochain Conseil municipal ? Chacun son idéal de ville.

Dans ma Beyrouth,  l’argent public est sacré. Les candidats ne demandent pas de chèques en blanc aux contribuables beyrouthins. Ils leur présentent des devis précis. Or, ce qui frappe quand on lit les propositions électorales de toutes les listes en compétition, c’est l’absence de chiffrage du coût du programme en question et des moyens de son financement. A lire tous les candidats sans exception, un tirage sur papier dans une imprimerie suffirait à renflouer les caisses de la municipalité.

Dans ma Beyrouth, on s’engage à faire un audit d’entrée et de sortie. C’est d’autant plus indispensable, que tout le monde a la prétention de pouvoir faire mieux que l’équipe sortante de Bilal Hamad. En attendant, non seulement les contribuables beyrouthins ne savent toujours pas comment et sur quoi leur argent est dépensé, mais en plus, ils ne connaissent même pas le budget de leur municipalité.

Dans ma Beyrouth, il n’y a pas de place à la pensée unique, sous aucun prétexte et quel que soit le contexte : "on ne veut pas de l’alliance du 14-Mars et du 8-Mars, oui ils sont jeunes, non ils ne sont pas parfaits, c’est facile de critiquer, c’est difficile d’agir, il faut en finir avec le rouleau compresseur, mais il faut leur donner une chance", et j’en passe et des meilleures. La démocratie est un tout indivisible. On ne peut pas demander l'approbation du peuple et entraver sa liberté d'expression. Enno ma3lé, sma7oulna fiya !

Dans ma Beyrouth, on fait des priorités, justement parce que l’argent public est sacré. La première de toutes, c’est le logement. Partant du principe que nul ne doit être forcé de quitter son logement, il faut donc protéger les locataires. Dans ce cadre, la municipalité devra lutter contre la loi de libéralisation des loyers anciens qui conduira à l’expulsion de la classe moyenne et des natifs de la ville de Beyrouth, à la modification du tissu social urbain, à une spéculation immobilière sans précédent et à la destruction progressive du parc immobilier ancien.

Dans ma Beyrouth, le Conseil municipal ne gaspille pas l’argent public pour acquérir de nouveaux terrains afin de construire de nouveaux jardins publics, comme le proposent tous, où personne ne se rendra. On opte plutôt pour des idées simples et économiques, pour augmenter significativement, aisément et rapidement, la surface des espaces verts à Beyrouth, en cessant de tailler les arbres des trottoirs existants d’une manière grotesque et en boisant massivement toutes les rues de la capitale avec de grands arbres.

Dans ma Beyrouth, la lutte contre le bruit est une priorité absolue. Aucune liste ne s’en soucie. Et pourtant, la nuisance sonore est un cauchemar absolu au pays du Cèdre. Entre l’exubérance du Méditerranéen, qui a la fâcheuse habitude de partager ses nuisances avec son environnement, les pompes à eau, les citernes d’alimentation en eau, les moteurs électriques, les vendeurs ambulants, les taxis-services et leurs saloperies de bips-bips, le klaxon pour un oui et pour un non, les interminables chantiers, la messe et le muezzine aux haut-parleurs, et j’en passe encore et des meilleures, il y a de quoi devenir dingue en 24h top chrono.

Dans ma Beyrouth, le Conseil municipal met un plan de toute urgence pour réduire le volume des déchets produits par les Beyrouthins, au lieu de tout axer sur le tri et le recyclage, afin d’éviter à ces derniers de revivre une nouvelle crise des ordures ménagères durant le prochain mandat municipal.

Dans ma Beyrouth, on déclare la guerre au pullulement des tours hideuses. Dans une ville saturée à tous les niveaux -le trafic routier, l’alimentation en eau, la distribution électrique, l’évacuation des eaux usées, etc.- on n’autorise plus la destruction des immeubles à taille humaine, de 2 à 6 étages, pour construire à la place des tours, de 10, 15 ou 20 étages, qui ramèneront encore plus de monde dans une ville qui est au bord de l’explosion démographique.

4. L’enjeu des élections municipales de 2016 : quel développement urbain nous voulons et nous aurons ?

Je pourrai disserter encore longtemps sur mon idéal de ville et évoquer les embouteillages (que ni les tours ‘Sama Beirut’ ni les autoroutes ‘Fouad Boutros’ vont résoudre), les transports (tout le monde n’a plus que l’idée des pistes cyclables en tête pour faire « pays branché », alors que sur le plan des infrastructures basiques, on est au Moyen-Age), les parkings (mettez-les où vous voulez, mais pas comme sous-sols des jardins publics), la santé (dans une des villes les plus polluées du monde, le thème n’est abordé par personne !), la culture (subventionnez qui vous voulez, mais mollo avec l’art contemporain, l’anaphrodisiaque des temps modernes), les chats et les chiens errants (qu’il ne faut pas empoisonner comme des sauvages), et bien d’autres choses. Mais bon, ça ne sera plus un article mais un programme électoral municipal, surtout que je ne serai plus en disponibilité pour la présidence de la République libanaise, hehehe. Le véritable enjeu de ces élections est la nature même de la ville que nous aurons à l’avenir. Les plans de Beyrouth sur le long terme se dessineront à court terme, au cours du prochain mandat municipal précisément. Il existe deux facteurs déterminants qui me poussent à l’affirmer avec certitude.

Le premier facteur découle de l’entrée en vigueur de la loi de libéralisation des loyers anciens. Elle pourrait être pleinement appliquée au cours de ce mandat, dès que les députés auront remplacé les trois articles invalidés par le Conseil constitutionnel. Principale conséquence : expulsion de la classe moyenne des appartements anciens, elle sera remplacée par une classe aisée.

Le second facteur découle de l’installation massive des ressortissants syriens au Liban. Le pays du Cède est passé en deux ans, de 4,5 millions d’habitants à 6,5 millions. Nous sommes devenus le pays le plus dense au monde, après le Bangladesh. Plus de 65 000 enfants syriens sont nés au Liban depuis 2011. Comme on n’aura pas une Syrie pacifiée et reconstruite dans six ans, une majorité, voire la totalité, des Syriens resteront au cours de ce mandat dans notre pays. Principale conséquence : il n’y a(aura) plus de logements bon marché sur tout le territoire libanais.

La suite est prévisible. Ces Libanais de la classe moyenne, expulsés de Beyrouth par la libéralisation des loyers anciens et la spéculation immobilière, iront donc s’installer dans les régions moins chères des banlieues proches et lointaines de la capitale. A prévoir, des embouteillages monstres pour entrer et pour sortir de la capitale libanaise. Or, la présence massive de ressortissants syriens, qui a épuisé l’offre bon marché en matière de logement, rendra la recherche d'appartements à des prix raisonnables plus problématique qu’auparavant. Dans la cité, les immeubles anciens, débarrassés de leurs locataires anciens, seront détruits et des tours seront construites à la place. Si c’est déjà le cas, le phénomène s’amplifiera à l’avenir. Et pourtant, aucune liste ne s’est prononcée clairement contre la loi de libéralisation des loyers anciens.

Ainsi, l’enjeu majeur de ces municipales est de savoir, dans un contexte aussi alarmant, quel développement urbain nous voulons et nous aurons pour demain : une Beyrouth de plus en plus verticale, avec ses tours poussant dans la cité, ou une Beyrouth de plus en plus horizontale, avec ses immeubles s’étalant au-delà de la cité? En lisant soigneusement les propositions des diverses listes en compétition, je suis très sceptique. Je crains que nous aurons les deux, mais pas pour les mêmes gens : la première sera réservée à une classe aisée, la seconde au reste de la population libanaise.

5. Que faire dimanche : s’abstenir, voter blanc ou voter pour une des listes en lice ?

On peste contre les tours qui poussent comme des champignons et les nuisances de toutes sortes de la vie urbaine, sonores, olfactives et visuelles, d’une ville saturée à tous les niveaux, surtout sur le plan démographique, de plus en plus chère avec une qualité de vie qui se dégrade, comme le montrent diverses études internationales, qui ne dispose que de 0,4 million m² de verdure, alors que Paris dispose de 24 millions m² et Berlin de 64 millions m², mais on ne se rend pas compte qu’au rythme où vont les choses, ce qui nous attend est encore pire, nous aurons à la fois les inconvénients des deux modèles de développement urbain, les tours dans la cité et l’étalement des immeubles au-delà de la cité, sans résoudre pour autant les deux grands problèmes de Beyrouth, la cherté des logements et le manque d’espaces verts.

Dans ces conditions et au prix du mètre carré, il sera donc illusoire de créer des logements sociaux et des jardins publics dans la cité, à part quelques immeubles par-ci et quelques squares par-là, en nombre conséquent pour changer radicalement la donne pour les Beyrouthins. En pratique, je le dis et redis, persiste et signe, il n’existe que deux solutions efficaces et économiques pour éviter cette évolution inéluctable à long terme :

1. L’abolition de la libéralisation des loyers anciens et tout faire pour permettre à la classe moyenne libanaise de rester dans la cité. Les locataires anciens doivent pouvoir acheter les appartements qu’ils louent, afin que les immeubles à taille humaine de Beyrouth échappent aux promoteurs sans scrupules et à l’inévitable destruction, et leur mutation en tours.

2. L’arrêt de la taille des arbres des trottoirs existants, pour en faire de boules grotesques, ainsi que le boisement massif de toutes les rues de la capitale avec de grands arbres, adaptés à la configuration des lieux, pour offrir à tous les Beyrouthins de tous les quartiers sans exception, des espaces verts au pied de leurs immeubles et de leurs fenêtres.

Hélas, aucune des listes en compétition n’a adopté ces solutions révolutionnaires, économiques, réalistes et rapides à mettre en œuvre. Tayeb ya BB, bass bel nesbé la boukra chou, on fait quoi (après) demain ? Ne pas voter et voter blanc ne servent absolument à rien. Le message que les candidats en tireront, dira tout et son contraire : ces citoyens rejettent toutes les listes, mais on peut dire aussi, qu’ils acceptent n’importe quelle liste. Alors qui choisir dans ce contexte ? Parmi l’offre électorale, la liste qui est le plus proche de mon idéal de ville, est « Beirut Madinati », même si sur les deux points essentiels, et sur d’autres points secondaires évoqués précédemment, elle ne me donne pas satisfaction sur mon idéal de ville. Alors, pour moi et pour celles et ceux qui plébiscitent ces propositions, quelle que soit l'issue du scrutin, la lutte continuera au-delà du 8 mai, pour Beyrouth ma ville et pour les Beyrouthins, pour « beirout madinati » et pour l’ensemble des « biyerté » d'un jours ou de toujours.

dimanche 1 mai 2016

Elections municipales de Beyrouth : le débat avec Beirut Madinati (Art.356)


Après la publication de mes deux articles, 354 et 355, et plusieurs commentaires sur le post de ce dernier, qui visent à interpeller les candidats de Beirut Madinati sur divers sujets qui préoccupent les Beyrouthins et qui me tiennent à cœur, un des membres de la liste en question, Serge Yazigi, a accepté de donner une « réponse sur quelques points, ceux qui semblent être le plus sujets à questionnement de votre part ainsi que de certains de vos lecteurs ». Je le remercie d’avoir pris le temps de nous apporter ces éclaircissements, en pleine campagne électorale, à une semaine de cette échéance fatidique.

Commençons par un résumé, les détails viendront ensuite. Je serai très franc car il y va de l’intérêt de Beyrouth et des Beyrouthins. Sur la loi de libéralisation des loyers et sur les locataires anciens, il ne faut pas s’attendre à grand-chose de la part de ‪Beirut Madinati‬. Sur les idées simples, économiques et révolutionnaires, pour augmenter significativement la surface des espaces verts à Beyrouth, en cessant de tailler sévèrement les arbres des trottoirs existants et en boisant toutes les rues de la capitale avec de grands arbres, absolument rien. Sur le bilan financier extravagant de l’équipe sortante de Bilal Hamad, et sa déficience lamentable pendant la crise des déchets, rien non plus. Sur la mise en œuvre d’un plan d’urgence pour réduire le volume des déchets produits par les Beyrouthins, encore rien. Sur le plagiat du slogan « beirut madinati », rien, enfin, le déni. Sur la rencontre avec Joumblatt, on a droit à une explication grotesque. Donc, rien de convaincant. Bilan de la récolte, maigre, un échange dans la pure tradition de la « langue de bois » qui caractérise les politiciens libanais. Cependant, je répète ce que j’ai déjà écrit dans mon premier article de cette trilogie, le programme de Beirut Madinati est consistant. Il n'empêche que sur les points particuliers que j’ai soulevés, je n’ai rien obtenu, absolument rien. Il semble que Beirut Madinati fonctionne en circuit fermé. 

Pour les détails, voici quelques extraits marquants.

A. La loi de libéralisation des loyers anciens à Beyrouth

« La position de fond de Beirut Madinati est que nous soutenons toute loi qui respecte de façon équilibrée le droit des propriétaires ainsi que ceux des locataires. Nous considérons que celle actuelle, dans sa formulation aussi bien que dans son application, contribue essentiellement à dresser les uns contre les autres... Encourager la production de logements pour les classes moyennes et dévalorisées ainsi que pour les jeunes. »

J’en tire quatre conclusions.

1. Beirut Madinati est incapable de trancher. La liste n’a pas une position claire contre la loi de libéralisation des locations anciennes votée le 1er avril 2014. Personnellement, je fais partie de ceux qui réclament son abolition pure et simple, et de nouvelles négociations dans l’intérêt des locataires et des propriétaires, qui sont tous les deux mécontents du texte. Celle-ci n’a fait l’objet d’aucune discussion sérieuse. Elle a été votée à l’unanimité et en bloc, en violation du règlement du Parlement. Trois de ces articles ont été invalidés par le Conseil constitutionnel, la rendant inapplicable. Quand elle le sera, elle conduira à l’expulsion de la classe moyenne et des natifs de la ville de Beyrouth, à la modification du tissu social urbain, à une spéculation immobilière sans précédent et à la destruction progressive du parc immobilier ancien, comme on peut le constater d’ores et déjà, surtout dans les beaux quartiers de la capitale libanaise.

2. Beirut Madinati n’apporte aucun soutien franc aux locataires anciens qui sont actuellement menacés d’expulsion des appartements qu’ils louent depuis des décennies, sachant que la Caisse bidon qui devait être créée pour leur venir en aide, ne verra le jour que lorsque les poules auront des dents et nos langues seront poilues.

3. Beirut Madinati ne propose aucune solution alternative pour venir en aide aux locataires anciens, alors qu’ils précisent dans leur programme concernant « les mesures immédiates » qu’ils seront amenés à prendre s’ils sont élus, de « résoudre le problème actuel autour de la loi sur les loyers anciens », sans autres précisions. Manifestement, cette dernière phrase relève des propositions creuses.

4. A propos d’encourager la production de logements sociaux, la proposition de Beirut Madinati est trop vague et n’engage la liste outsider à(sur) rien. Qui le fera, combien de logements seront construits par an et surtout, où ? La Banlieue-Sud peut-être ? Et pourquoi ne pas mettre toute la classe moyenne là-bas ? Niet. Le prochain Conseil municipal de Beyrouth doit fixer un principe lors de sa première réunion concernant les locataires anciens de la capitale libanaise : nul ne doit être forcé de quitter son logement dans cette ville, point barre.

Comment procéder ? Pas de limite à l’imagination humaine : solution inspirée de la loi française dite de 1948 (qui concerne encore et toujours près de 200 000 foyers, essentiellement à Paris, où les locataires ne sont pas expulsables, dans une ville où le mètre carré dans l’ancien se vend entre 6 000 et 14 000 € !) et de la jurisprudence libanaise appliquée pendant des décennies (n’en déplaise à certains ; c’est ce qui fait que la loi de libéralisation des loyers anciens est illégitime) : achat des logements anciens par les locataires anciens avec une décote de 33 à 50%, la différence de prix peut être compensée à la fois par l’Etat libanais et la municipalité de Beyrouth ou indemnisation de départ des locataires, payée conjointement par le propriétaire, la municipalité et l’Etat. Dans tous les cas, l’acquisition et la restauration des logements doit se faire avec l’aide de l’Etat libanais et de la municipalité de Beyrouth en accordant des prêts à des taux faibles aux nouveaux acquéreurs ayant des revenus modestes. Tout doit être sévèrement contrôlé pour éviter les magouilles à la libanaise.

Des logements sociaux ? Pourquoi pas, mais à trois CONDITIONS : qu’ils soient de très bonne qualité (pas d’une qualité inférieure !), mis sur le marché de la vente uniquement (pour éviter la dégradation des lieux par négligence) et construits dans tous les quartiers de Beyrouth sans aucune exception (pour ne pas parquer la classe moyenne et les natifs de la ville dans les quartiers les moins cotés de la capitale et les banlieues).

Toutes ces mesures permettront de garder la capitale libanaise, notamment ses beaux quartiers d'Achrafieh, Hamra et tant d’autres, au mieux possible, loin de la spéculation immobilière sauvage et des promoteurs sans scrupules. Etant donné les enjeux, je m’attendais à quelque chose de consistance de la part de Beirut Madinati. Ce n’est pas le cas.

B. La rencontre de Beirut Madinati avec Walid Joumblatt

« Nous répondons par la positive à toute demande qui nous est faite de présenter et expliquer notre programme ». 

Source : Anbaaonline.com
Ah bon ! Alors ça servait à quoi de pomper l’air des Beyrouthins avec « la conviction définitive de l’échec des leaders politiques traditionnels », le point qui aurait soi-disant motivé la candidature des 24 ? D’ailleurs, ça sert à quoi de nous dire, « notre seule allégeance est à notre programme et notre déontologie » ? Le minimum syndical déontologique aurait dû dissuader fortement Beirut Madinati de se rendre chez Walid Joumblatt, la personnification même de l'échec des leaders traditionnels au Liban et de l'affairisme, le principale responsable du déclenchement de la crise des déchets, de son développement et de son enlisement, qui a coulé Beyrouth et les Beyrouthins sous des centaines de milliers de tonnes d'ordures ménagères pendant neuf mois. Non mais vraiment, chapeau les gars ! Respirez fort, vous allez mieux comprendre. C’est ça ce que le candidat de Beirut Madinati appelle « une opportunité exceptionnelle d’initier un véritable changement », sachant que le beik a profité de l’occasion pour avancer ses pions : « #Beirut_Madinati le grand défi est que le citoyen beyrouthin brise la barrière des partis au profit de la ville de Beyrouth ». C'est c'là oui, cause toujours, tu m'intéresses. Et tout cela parce que ces partis politiques n’ont pas répondu favorablement à son caprice de reporter les élections municipales, qui doit le ramener dans la région du Mont-Liban à son juste poids sur l’échiquier politique et Dieu sait qu'il était temps. Enfin ! Et voilà à qui Beirut Madinati a cherché à « expliquer le programme », au leader féodal qui a tout fait pour annuler l’expression démocratique du peuple libanais. Les explications sur la visite du caméléon de Moukhtara, « pour présenter notre programme », sont ridicules. Au lieu de passer son temps à tweeter des émoticônes puérils, le beik n’avait qu’à lire le programme. Comme je l’ai dit, sur ce point, on frôle la schizophrénie.

C. Le plagiat du slogan « beirut madinati »

« Si vous êtes à l’origine, comme vous l’affirmez, du concept de Beirut Madinati, soyez en donc remercié par nous et par la multitude des citoyens (de Beirut et d’ailleurs) qui revendiquent ce leitmotiv comme slogan de leur réappropriation citoyenne. » 


Si comme je l’affirme ? Mais voyons, je me suis levé du pied gauche et j'ai décidé que c'était mon slogan ! Le déni jusqu’au bout, alors que les faits le prouvent d’une manière incontestable. J’ai créé avec d’autres activistes libanais de Lebanese Old Tenants, le slogan « beirut madinati », Beyrouth est ma ville, après le vote de la loi de libéralisation des loyers anciennes le 1er avril 2014, avec comme sous-titre, « men 7a2é el baqa2 fiya », j’ai le droit d’y rester. Cette histoire est pathétique. Dès le départ, j’ai montré à la liste municipale la sortie de secours, en commençant mon article 354 par « Coïncidence, même inspiration ou signe du destin ? Qu’importe. Le problème n’est pas là. » Mais, le mouvement Beirut Madinati a décidé de fuir en avant. J’ai précisé dans mon article 355, que « ceux qui connaissent mon style ont bien compris que j’ai pris beaucoup de précautions pour ne pas tirer à boulets rouges sur le mouvement en l’accusant de plagiat, uniquement dans l’intérêt de Beyrouth et des Beyrouthins. » J’avais osé espérer et je voulais croire que non seulement la liste « Beirut Madinati » avouera son erreur à ses followers et saura se montrer reconnaissante, mais s’engagera clairement en faveur des locataires anciens, pour qui nous avons créé le slogan « beirut madinati ». En vain.

D. Le black-out sur mes questions et mes suggestions 

Hélas, sur les autres points importants que j’ai soulevés dans mes articles 354 et 355, des questions et des suggestions, qui ont reçu pourtant une approbation massive des lecteurs, je n’ai eu aucune réponse de la part de Beirut Madinati.

1. Je voulais savoir pourquoi Beirut Madinati n’a pas jugé utile de faire le bilan financier des six années de mandat de la municipalité sortante, qui a dépensé près d’un milliard de dollars, 1 000 000 000 $, entre 2015 et 2016 ? Black-out total alors que les contribuables beyrouthins ne connaissent ni le budget de leur municipalité ni sur quoi leur argent a été dépensé pendant les six dernières années.

2. Je voulais aussi savoir pourquoi Beirut Madinati n’a pas jugé utile de relever les déficiences de l’équipe municipale présidé par Bilal Hamad dans la crise des déchets, alors qu’elle avait largement les moyens de diminuer l’impact de cette dernière sur les Beyrouthins, avec le milliard de dollars dépensés entre 2015 et 2016 ?

3. Alors que la fermeture de la décharge de Naamé est imminente, j’avais suggéré au futur conseil municipal de mettre un plan de toute urgence pour réduire le volume des déchets produits par les Beyrouthins, au lieu de tout axer dans leur programme sur le tri et le recyclage, comme ce fut la grave erreur du mouvement Tol3et re7etkom. Je n’ai eu aucune réaction de la part des intéressés. A défaut, rebelote, nous serons forcément amener à revivre une nouvelle crise durant le prochain mandat municipale (2016-2022).

4. Last but not least, j’avais proposé à Beirut Madinati, deux idées simples et économiques, pour augmenter significativement et aisément la surface des espaces verts à Beyrouth : cesser de tailler sévèrement les arbres des trottoirs existants et boiser toutes les rues de la capitale avec de grands arbres. 


Ce projet est facile, rapide et peu couteux à mettre en œuvre, par rapport à ce que propose Beirut Madinati dans son programme, acquisition de terrains pour la création de nouveaux jardins publics. Il est révolutionnaire car il permet à tous les Beyrouthins sans exception de disposer d’espaces verts au pied de leurs immeubles et de leurs fenêtres. Beirut Madinati n’a pas jugé utile de réagir à ces idées et d’intégrer ce projet ambitieux dans son programme, alors qu’il y va de l’intérêt des Beyrouthins, citoyens et contribuables. Apparemment, les valeureux candidats n’ont pas compris que l’argent ne tombe pas du ciel, que la municipalité doit établir des priorités et que la lutte contre le gaspillage de l’argent public doit être l’obsession de tout élu de la République libanaise.

E. Les enjeux des élections municipales de Beyrouth

« Ne perdez pas de vue, vous ainsi que vos lecteurs, les véritables enjeux qui s’y posent ». Je suis entièrement d’accord. Mais Beirut Madinati doit aussi comprendre que tous les points que j’ai abordés font partie des enjeux de ces élections municipales. Leur attitude déçoit, du slogan à Joumblatt, en passant par les thèmes que j’ai évoqués. Et je ne suis pas le seul. Ce n’est vraiment pas comme ça qu’on gagne des élections, surtout qu’on a le bulldozer des partis politiques en face.

Quand on veut gagner des élections, on se met vraiment à l’écoute des citoyens. Il ne suffit pas d’appeler les gens à 21h, pendant qu’ils dinent, pour les motiver à aller voter. Il ne suffit pas d’organiser des meetings dans les quartiers, avec trois douzaines de personnes. Il ne suffit pas de partager les flatteries sur sa page, en zappant soigneusement ce qui dérange.

Quand on veut gagner des élections, on bichonne ses supporters. Beirut Madinati a fait comme si mon article n’avait jamais existé -alors que je suis avec d’autres activistes à l’origine de leur slogan et j’avais soutenu leur candidature- un article liké et partagé par 1 000 personnes en plus, tout ça parce qu’il les a dérangé sur plusieurs points.

Quand on veut gagner des élections, on ne fait pas de faux pas. Et si on en fait, comme le plagiat de notre slogan « beirut madinati » ou la visite de Walid Joumblatt, on ne pratique pas la politique de l’autruche et on fait face.

Quand on veut gagner des élections, on accepte la critique et on s’ouvre aux suggestions, surtout à celles qui ont reçu une approbation massive de (é)lecteurs, comme les deux idées révolutionnaires que j’ai proposées : l’arrêt de la taille des arbres des trottoirs et le boisement massif des rues de Beyrouth avec de grands arbres.

Eh oui, la confiance des électeurs est très dure à acquérir, car eux sont conscients qu’il s’agit en fin de compte de leur vie et de la gestion d’une ville de 450 000 électeurs, pour 6 ans, ayant un budget biennal pouvant atteindre un milliard de dollars. Toujours est-il que Bakhos Baalbaki, écrivain de l’agora libanaise, fait bien son boulot. Analyser, éclairer, critiquer et suggérer. Eux, Beirut Madinati, candidats aux élections municipales, font le leur. Et pour bien faire, ils doivent proposer, répondre, réagir et intégrer les bonnes propositions qu’on leur fait dans leur programme, qui est censé être ouvert aux citoyens et non un mur infranchissable. Ils n’ont donné suite à aucune des suggestions massivement plébiscitées sur ce blog et ce mur. Dommage. Dans tous les cas, chacun son métier et les vaches seront bien gardées. Bonne fin de campagne à tous. Et n’oublions pas, l’intérêt de Beyrouth et des Beyrouthins prime sur toute autre considération. Les (é)lecteurs restent souverains.